BRUXELLES KORNER | ANALYSE POLITIQUE ET SOCIO-ÉCONOMIQUE | 29 OCTOBRE 2026
Migration économique en Belgique : bienvenue aux travailleurs qualifiés, mais quel avenir pour les autres étrangers ?
Permis unique simplifié, pénurie de main-d’œuvre, durcissement des politiques migratoires : la Belgique cherche à attirer les compétences dont son économie a besoin, tandis que l'Europe renforce les mécanismes de retour des étrangers en séjour irrégulier. Deux orientations distinctes qui soulèvent une question fondamentale : quelle place accorde-t-on à l'être humain dans une politique migratoire de plus en plus liée aux besoins économiques ?
Par Kadir Duran — Bruxelles Korner

Introduction — Tout n'est pas perdu, il reste du travail... mais pour qui ?
Tout n'est pas perdu ! Il y a encore du travail en Belgique. Des entreprises recherchent des ouvriers qualifiés, des techniciens spécialisés, des ingénieurs, des informaticiens, des chercheurs et des diplômés de l'enseignement supérieur. Certaines peinent à recruter malgré la présence de demandeurs d'emploi sur le territoire belge.
Mais derrière cette réalité économique se dessine une interrogation autrement plus politique.
La Belgique et l'Europe se dirigent-elles vers une immigration de plus en plus sélective, où les compétences professionnelles deviennent un passeport d'entrée privilégié, tandis que les autres étrangers font face à des conditions de séjour ou de retour plus strictes ?
Autrement dit, veut-on ouvrir davantage les frontières à ceux dont l'économie a besoin et les fermer plus fermement à ceux qui ne correspondent pas aux profils recherchés ?
La formule serait volontairement provocatrice : accueillir les « utiles » et renvoyer les « inutiles ».
Il ne s'agit évidemment pas d'une catégorie juridique ni d'une qualification que l'on peut appliquer à des êtres humains. Mais cette opposition permet de poser une question politique : l'utilité économique risque-t-elle de devenir un critère dominant dans la manière dont les États envisagent l'immigration ?
La distinction est essentielle. Un travailleur sans qualification académique n'est pas nécessairement dépourvu de compétences. Un demandeur d'emploi n'est pas un étranger en séjour irrégulier. Et une personne sans emploi ne perd pas automatiquement son droit de séjour.
Pourtant, plusieurs évolutions récentes donnent une dimension concrète à ce débat.
Le 27 octobre 2026, la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) a publié une communication consacrée à la simplification du permis unique, qui permet à certains ressortissants de pays tiers de résider et de travailler légalement en Belgique.
La FEB y défend une accélération des démarches administratives afin de permettre aux entreprises belges de recruter plus facilement à l'international.
Cette évolution intervient alors que la Belgique adapte ses règles relatives aux travailleurs étrangers et que l'Union européenne développe parallèlement une politique de retour plus structurée pour les ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier.
VBO FEB+2
La question mérite donc une analyse dépassant les simples formalités administratives.
1. La Belgique manque de travailleurs, malgré le chômage
Les statistiques officielles confirment que la Belgique continue de connaître des difficultés de recrutement dans plusieurs secteurs, même si le nombre de postes vacants recule.
Emplois vacants — T2 2026
133 881
En baisse de 4,7 % sur un trimestre
Taux de vacance d'emploi
3,26 %
Contre 3,42 % au T1 2026
Taux de chômage BIT
6,1 %
Belgique, deuxième trimestre 2026
Taux d'emploi (20-64 ans)
72,8 %
Objectif gouvernemental : 80 % en 2029Source : Statbel, publications des 9 et 11 septembre 2026.
Statbel+1
Ces données mettent en évidence une difficulté structurelle : l'existence simultanée d'emplois non pourvus et de personnes sans emploi. Les qualifications, les conditions salariales, la mobilité, la langue, la localisation des postes et l'adéquation des formations peuvent contribuer à expliquer cette situation.
Dès lors, le débat ne se limite pas à savoir combien de travailleurs étrangers la Belgique doit accueillir. Il concerne aussi les investissements nécessaires pour former, reconnaître les compétences et employer les personnes déjà présentes sur son territoire.
2. Le permis unique : une procédure administrative que la Belgique veut moderniser
Le permis unique constitue le mécanisme permettant de réunir, dans une procédure coordonnée, l'autorisation de travail et l'autorisation de séjour pour certains travailleurs non européens.
La réforme soutenue par la FEB poursuit principalement quatre objectifs :
Simplifier les formalités entre les autorités fédérales et régionales.
Réduire les délais de traitement des demandes.
Développer les procédures numériques et améliorer la transparence administrative.
Rendre le recrutement international plus prévisible pour les entreprises.
Le Conseil consultatif fédéral pour l'occupation des ressortissants étrangers a rendu un avis sur le projet d'accord de coopération. Les partenaires sociaux soutiennent globalement la modernisation, tout en insistant sur la coordination entre administrations. Il s'agit d'une étape consultative, et non de la preuve que toutes les modifications annoncées sont déjà entrées en vigueur.
VBO FEB+1
Pour les entreprises, cette réforme pourrait réduire les incertitudes administratives. Pour les travailleurs concernés, elle pourrait accélérer l'accès à une activité professionnelle régulière.
Mais il convient de préciser un point : le permis unique n'est pas réservé exclusivement aux universitaires ou aux titulaires de diplômes supérieurs. Les possibilités d'admission dépendent aussi des métiers, des règles régionales et des conditions applicables aux différentes catégories de travailleurs.
3. L'Europe veut attirer les talents, mais aussi protéger certains droits
La directive européenne 2024/1233 du 24 avril 2024, dont la date limite de transposition était fixée au 21 mai 2026, modernise le cadre du permis unique.
Elle prévoit notamment un délai de décision en principe de trois mois à partir d'une demande complète, certaines possibilités de changement d'employeur et des garanties pour les périodes de chômage.
Elle renforce également le socle de droits des travailleurs ressortissants de pays tiers légalement présents, notamment concernant les conditions de travail et l'égalité de traitement.
EUR-Lex+1
Il serait donc inexact de présenter cette directive comme un dispositif uniquement destiné à sélectionner les travailleurs les plus rentables. Elle comporte également des protections contre la dépendance excessive vis-à-vis de l'employeur.
Sur le plan belge, une autre évolution est intervenue le 14 octobre 2026 : la commission de l'Intérieur de la Chambre a approuvé en deuxième lecture un projet de loi visant notamment à faciliter l'admission de travailleurs hautement qualifiés, à renforcer la lutte contre certains abus et à mieux protéger les victimes de graves infractions sociales. Cette approbation en commission ne signifie pas, à elle seule, que la loi est définitivement adoptée.
EMN
4. En parallèle, une politique européenne de retour plus stricte
C'est ici qu'apparaît le contraste politique.
D'un côté, les institutions européennes cherchent à rendre l'immigration professionnelle légale plus accessible et plus efficace.
De l'autre, elles développent des mécanismes destinés à accélérer le retour des ressortissants de pays tiers qui ne disposent pas ou plus d'un droit de séjour.
Le 17 juin 2026, le Parlement européen a approuvé une réforme concernant les retours, après un accord politique entre négociateurs européens. Parmi les dispositions figurent une coopération renforcée dans les procédures de retour, des possibilités de placement en détention sous conditions et des mécanismes d'éloignement vers des pays tiers dans le cadre d'accords spécifiques.
Au stade décrit dans le communiqué parlementaire, l'adoption formelle par le Conseil et la publication restaient des étapes nécessaires.
Parlement européen+1
Cependant, il faut distinguer trois situations juridiquement différentes.
Situation | Conséquence juridique |
|---|---|
Travailleur étranger légalement admis | Droit au séjour et au travail selon son titre et ses conditions |
Travailleur perdant son emploi | Maintien éventuel du séjour selon les garanties légales et sa situation |
Ressortissant en séjour irrégulier | Peut faire l'objet d'une décision de retour, avec garanties et recours |
L'absence de diplôme, de profession recherchée ou d'emploi ne constitue pas, en elle-même, un motif général d'expulsion.
De même, l'extradition est une procédure de coopération judiciaire, distincte du retour administratif et de l'éloignement en matière migratoire.
La politique européenne doit respecter notamment le principe de non-refoulement, l'interdiction des expulsions collectives, l'examen individuel des situations et les voies de recours prévues par le droit applicable.
Migration and Home Affairs
5. Le véritable enjeu : sélectionner à l'étranger ou former en Belgique ?
La question économique mérite d'être posée avec précision.
Pourquoi une entreprise doit-elle parfois rechercher à plusieurs milliers de kilomètres un travailleur spécialisé alors que certaines personnes résidant en Belgique ne parviennent pas à accéder à l'emploi ?
La réponse ne saurait être unique.
Une partie des pénuries concerne des compétences spécifiques, qui ne peuvent pas être acquises immédiatement. Dans d'autres situations, le problème peut relever des conditions de travail, de la reconnaissance des diplômes étrangers, de l'apprentissage linguistique ou de l'accès à la formation.
Les chiffres de Statbel illustrent ces écarts : au deuxième trimestre 2026, le taux d'emploi atteignait 85,4 % parmi les personnes disposant d'un niveau d'instruction élevé, contre 46,4 % chez les personnes faiblement diplômées.
Statbel
Cette différence ne signifie pas que les personnes moins diplômées sont inutiles. Elle met en évidence un enjeu d'insertion professionnelle et de formation.
Une politique migratoire et économique cohérente devrait donc être évaluée à partir de plusieurs dimensions : la réalité des besoins des entreprises, la capacité de formation locale, la reconnaissance des compétences déjà présentes et la protection des droits des travailleurs recrutés à l'étranger.
Il faut également rappeler qu'une économie ne fonctionne pas uniquement grâce aux ingénieurs, aux universitaires et aux cadres spécialisés.
Les ouvriers du bâtiment, les agents d'entretien, les professionnels de l'horeca, les travailleurs agricoles, les chauffeurs, les aides à domicile et les personnels de logistique contribuent eux aussi à son fonctionnement, indépendamment de leur niveau de diplôme.
6. Une immigration à deux vitesses : le risque d'une hiérarchie économique des personnes
L'évolution des politiques migratoires européennes peut être analysée à travers une tension croissante entre deux objectifs : faciliter la mobilité des travailleurs répondant aux besoins économiques et renforcer le contrôle des conditions d'entrée et de séjour.
Pour les organisations patronales, la fluidité du recrutement international représente un outil de compétitivité. Pour les autorités publiques, la maîtrise des flux migratoires constitue également un objectif de politique intérieure et européenne.
Pour les défenseurs des droits fondamentaux, le risque réside notamment dans une approche réduisant la place des étrangers à leur contribution économique immédiate.
Ces positions ne sont pas nécessairement incompatibles, mais leur articulation pose des questions concrètes : comment éviter l'exploitation des travailleurs étrangers ? Comment assurer l'accès à la formation des personnes déjà installées ? Comment protéger les droits de ceux qui perdent leur emploi ? Et comment empêcher qu'une procédure administrative de séjour devienne un instrument de précarisation ?
L'importance de ces garanties a notamment été soulignée par Myria, le Centre fédéral Migration, dans ses analyses des dispositifs de retour et d'éloignement.
Retour détention et éloignement
Conclusion — La valeur d'un être humain ne se mesure pas à son diplôme
Tout n'est donc pas perdu. Il existe encore des emplois en Belgique et des entreprises qui cherchent à recruter. La modernisation du permis unique peut contribuer à répondre à des besoins économiques réels.
Mais la question fondamentale demeure : une société peut-elle organiser sa politique migratoire autour des besoins de son économie sans réduire les étrangers à leur seule valeur productive ?
La distinction entre migration de travail légale et politique de retour est juridiquement indispensable. Rien dans les informations vérifiées ne permet d'affirmer qu'une politique générale d'expulsion des personnes considérées comme « inutiles » aurait été décidée.
En revanche, la coexistence d'une ouverture ciblée à certaines compétences et d'un renforcement des mécanismes de retour mérite un débat public rigoureux.
Car un pays a besoin de travailleurs qualifiés, de chercheurs et d'entrepreneurs. Mais il a également besoin de professionnels des métiers manuels, de personnes qui se forment, de travailleurs qui changent de carrière et de citoyens dont la contribution ne se résume pas à un bilan de productivité.
Le défi belge ne consiste pas seulement à attirer les talents venus d'ailleurs. Il consiste aussi à reconnaître les compétences disponibles, à former les personnes présentes et à préserver les droits fondamentaux indépendamment de la situation professionnelle.
Par Kadir Duran
Bruxelles Korner — Bruxelles, le 29 octobre 2026
Sources principales
FEB — Migration économique : vers un permis unique plus simple (27 octobre 2026)
European Migration Network — Évolution législative belge du 14 octobre 2026
EUR-Lex — Directive européenne 2024/1233 relative au permis unique
Parlement européen — Réforme des procédures de retour, juin 2026
Note éditoriale : les expressions « utiles » et « inutiles » figurent ici comme une interrogation critique sur une éventuelle sélection économique, et non comme une qualification officielle des personnes migrantes ou une politique d'expulsion établie.























































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