KAZAKHSTAN : TOKAÏEV PROPOSE D'ASSOCIER LA RUSSIE À L'ORGANISATION DES ÉTATS TURCIQUES — VERS UNE NOUVELLE ARCHITECTURE GÉOPOLITIQUE EN EURASIE ?
La proposition du président kazakh à Ankara soulève une question stratégique majeure : le monde turcique peut-il renforcer son influence internationale en associant la Russie sans compromettre son autonomie politique et diplomatique ?
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner
Ankara – Astana – Bruxelles | 30 octobre 2026
Une proposition inattendue au sommet d'Ankara

L'Organisation des États turciques (OET) pourrait-elle prochainement ouvrir ses portes à la Fédération de Russie ?
Cette perspective, qui aurait encore semblé diplomatiquement improbable il y a quelques années, vient d'être officiellement évoquée par le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokaïev, lors du 13e sommet de l'Organisation des États turciques, organisé le 30 octobre 2026 à Ankara, sous la présidence de Recep Tayyip Erdoğan.
Dans une intervention remarquée, le chef de l'État kazakh a proposé d'envisager la participation de la Russie aux activités de l'organisation, soit en qualité d'observateur, soit dans le cadre du mécanisme de coopération élargie « OET+ ».
Tokaïev a estimé qu'une telle démarche pourrait renforcer la crédibilité et le rayonnement international de l'organisation.
Pour justifier son initiative, il a notamment rappelé les liens historiques, culturels et linguistiques qui unissent la Russie aux peuples turciques.
Il a également souligné qu'une partie importante de la population de la Fédération de Russie appartient à des communautés turciques établies depuis plusieurs siècles sur ce territoire.
La déclaration est importante.
Car au-delà d'une éventuelle coopération institutionnelle, elle pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans les relations entre Moscou, Ankara et les capitales d'Asie centrale.
Mais elle soulève une question fondamentale : la Russie serait-elle un partenaire supplémentaire du monde turcique ou deviendrait-elle un nouvel acteur influent au sein d'une organisation construite autour de l'identité, de la solidarité et des intérêts des États turciques indépendants ?
I. L'Organisation des États turciques : d'une communauté culturelle à un acteur géopolitique
Pour mesurer la portée de cette proposition, il faut comprendre l'évolution de l'Organisation des États turciques.
Issue de l'accord de Nakhitchevan signé en 2009, l'organisation s'est progressivement transformée en une structure de coopération politique, économique, culturelle et diplomatique.
Initialement connue sous le nom de Conseil de coopération des États turcophones, elle a adopté son appellation actuelle en 2021.
Elle rassemble cinq États membres : la Türkiye, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan et l'Ouzbékistan.
Trois autres entités participent à ses travaux en qualité d'observateurs : le Turkménistan, la Hongrie et la République turque de Chypre du Nord, dont la reconnaissance internationale demeure limitée à la Türkiye.
L'organisation représente un espace stratégique reliant l'Anatolie, le Caucase, la mer Caspienne et l'Asie centrale.
Ses ambitions dépassent désormais la promotion d'une identité linguistique et culturelle commune.
Elle développe des initiatives dans les transports internationaux, les infrastructures, l'énergie, le commerce, les investissements, les technologies numériques, l'intelligence artificielle et la coopération institutionnelle.
À travers sa vision stratégique pour 2040, elle cherche à approfondir les relations entre ses membres et à développer leur capacité d'action collective.
Cette évolution transforme progressivement l'espace turcique en un acteur des relations internationales.
Toutefois, l'OET n'est ni une union politique supranationale ni une alliance militaire.
Cette distinction a été rappelée par Tokaïev à Ankara : selon lui, l'organisation ne doit pas se transformer en bloc militaire.
Cette position reflète une préoccupation essentielle du Kazakhstan : préserver l'indépendance diplomatique des États membres et éviter que l'organisation soit perçue comme un instrument de confrontation entre grandes puissances.
II. La Russie, un territoire historiquement lié au monde turcique

La proposition kazakhe repose sur une réalité historique souvent négligée dans les analyses géopolitiques occidentales : le monde turcique ne se limite pas aux frontières des États indépendants qui composent aujourd'hui l'OET.
Une partie importante de son histoire s'est développée sur les territoires de l'actuelle Fédération de Russie.
Des régions de la Volga à la Sibérie, du Caucase du Nord à l'Altaï, les peuples turciques ont contribué à la formation des sociétés, des échanges commerciaux et des structures politiques de l'Eurasie.
Les Tatars, les Bachkirs, les Tchouvaches, les Kazakhs, les Yakoutes, les Touvains, les Koumyks, les Karatchaïs, les Balkars et les Nogaïs constituent quelques-unes des principales communautés concernées.
Selon le recensement russe de 2021, la Russie comptait notamment environ 4,7 millions de Tatars, 1,57 million de Bachkirs, 1,07 million de Tchouvaches, 592 000 Kazakhs, 566 000 Koumyks et 478 000 Yakoutes.
À ces populations s'ajoutent notamment les Touvains, les Karatchaïs, les Balkars, les Nogaïs, les Azerbaïdjanais, les Ouzbeks, les Kirghiz, les Altaïens et les Khakasses.
L'ensemble des communautés ethniques turciques représente plus de dix millions de personnes en Russie, selon les catégories et les données démographiques retenues.
Il convient cependant de distinguer l'origine ethnique, l'identité culturelle et la maîtrise effective d'une langue turcique.
Certaines communautés disposent de républiques ou de structures territoriales au sein de la Fédération de Russie, notamment le Tatarstan, le Bachkortostan, la Sakha-Iakoutie et la République de Touva.
Ces entités appartiennent à la Fédération de Russie et ne disposent pas du statut d'États souverains indépendants.
Cette réalité historique et démographique explique pourquoi Moscou ne peut être complètement exclue d'une réflexion sur les relations entre les peuples turciques.
Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une justification juridique ou politique de son admission dans une organisation interétatique fondée sur des règles propres.

III. Pourquoi Tokaïev propose-t-il cette ouverture ?
La démarche du président kazakh doit être examinée à travers la doctrine de politique étrangère multivectorielle du Kazakhstan.
Depuis son indépendance en 1991, Astana cherche à développer des relations équilibrées avec plusieurs centres de puissance.
La Russie demeure un partenaire stratégique majeur du Kazakhstan, notamment dans les domaines économique, énergétique, industriel et logistique.
La Chine représente un acteur essentiel pour les investissements, les échanges commerciaux et les infrastructures continentales.
La Türkiye occupe une place particulière en raison des relations linguistiques, culturelles et politiques qui unissent les deux pays.
L'Union européenne constitue, quant à elle, un partenaire économique important, notamment dans les investissements, les matières premières critiques, les transports et la transition énergétique.
Le Kazakhstan ne souhaite donc pas réduire son positionnement international à une confrontation entre blocs rivaux.
Dans cette perspective, la proposition concernant la Russie peut être comprise comme une tentative d'articuler plusieurs espaces de coopération qui se croisent déjà sur le territoire kazakh.
Le Kazakhstan participe à l'Union économique eurasiatique et à l'Organisation du traité de sécurité collective, tout en développant activement ses relations avec l'Organisation des États turciques, la Chine et les institutions européennes.
Il ne s'agit pas nécessairement de rapprocher l'OET de Moscou sur le plan politique.
Il pourrait plutôt s'agir de créer un cadre supplémentaire de dialogue permettant d'éviter que les relations entre la Russie et le monde turcique soient définies exclusivement par la rivalité géopolitique.
Cette interprétation reste néanmoins une analyse diplomatique : les motivations complètes de la proposition ne peuvent être déduites de la seule intervention présidentielle.

IV. La Türkiye face à une question stratégique délicate
La position de la Türkiye sera déterminante.
Ankara a joué un rôle central dans le rapprochement institutionnel des États turciques depuis la disparition de l'Union soviétique.
La coopération avec les républiques turcophones indépendantes constitue aujourd'hui une dimension importante de sa politique extérieure.
Cependant, les relations entre Ankara et Moscou reposent sur une combinaison complexe de coopération et de concurrence.
Les deux pays entretiennent des relations économiques significatives, notamment dans l'énergie, le commerce, le tourisme et les infrastructures.
Ils défendent parallèlement des positions différentes sur plusieurs dossiers régionaux.
La guerre en Ukraine, la sécurité en mer Noire, les équilibres dans le Caucase et les rapports de puissance en Asie centrale constituent autant de questions susceptibles d'influencer leur dialogue.
La Türkiye est également membre de l'OTAN, tandis que la Russie entretient avec l'Alliance atlantique des relations profondément conflictuelles.
Une participation russe au sein de l'OET introduirait donc une dimension diplomatique supplémentaire.
Elle pourrait offrir un mécanisme de dialogue, mais également accroître la complexité des équilibres internes.
La question ne serait pas uniquement de savoir si Moscou souhaite coopérer.
Il faudrait déterminer les droits, les obligations, les limites institutionnelles et les domaines précis de cette participation.
Un partenariat dans le cadre « OET+ » n'aurait pas nécessairement les mêmes implications qu'un statut formel d'observateur.
V. L'Azerbaïdjan, le Caucase et les équilibres régionaux
L'Azerbaïdjan occupe une place stratégique particulière dans cette réflexion.
Situé à la jonction de la mer Caspienne et du Caucase du Sud, il constitue un élément central des connexions terrestres et énergétiques entre l'Asie centrale, la Türkiye et l'Europe.
Bakou entretient une alliance étroite avec Ankara, tout en développant ses propres relations avec Moscou.
Le sommet du 30 octobre s'est également distingué par l'absence du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, représenté par son ministre des Affaires étrangères Jeyhun Bayramov.
Cette absence a attiré l'attention en raison des tensions récemment apparues entre Ankara et Bakou sur certaines questions politiques et régionales.
Il serait toutefois excessif d'établir un lien direct entre cette absence et la proposition kazakhe concernant la Russie, en l'absence d'éléments probants.
Le Caucase demeure un espace dans lequel les intérêts turcs, russes, azerbaïdjanais, arméniens et européens se croisent.
L'évolution du rôle de Moscou au sein de l'OET pourrait donc avoir des conséquences sur les mécanismes de dialogue concernant les transports, les corridors commerciaux et la stabilité régionale.
VI. Le Corridor médian : derrière la diplomatie, les intérêts économiques
L'un des enjeux majeurs du sommet d'Ankara concerne le développement du Corridor médian, également appelé route internationale de transport transcaspienne.
Cet itinéraire relie la Chine et l'Asie centrale à l'Europe en passant notamment par le Kazakhstan, la mer Caspienne, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Türkiye.
Son développement est devenu particulièrement important dans le contexte des tensions géopolitiques provoquées par la guerre en Ukraine et de la recherche d'itinéraires logistiques diversifiés.
Pour les pays d'Asie centrale, il représente une possibilité de réduire leur dépendance à certains axes de transit traditionnels.
Pour la Türkiye, il constitue un instrument de renforcement de son rôle de plateforme logistique entre l'Asie et l'Europe.
Pour l'Union européenne, il peut contribuer à diversifier les connexions commerciales avec l'Asie centrale.
La Russie, de son côté, conserve une place importante dans les réseaux ferroviaires et commerciaux eurasiatiques.
Une coopération institutionnelle entre Moscou et l'OET pourrait donc favoriser certaines complémentarités logistiques.
Mais elle pourrait également susciter des interrogations sur l'autonomie des projets destinés précisément à diversifier les routes commerciales.
Il convient de souligner que le développement du Corridor médian et l'éventuelle participation russe à l'OET sont deux dossiers distincts.
Aucun élément vérifié ne permet d'affirmer que la proposition de Tokaïev viserait à placer ce corridor sous influence russe.
VII. L'Union européenne et la Belgique : des intérêts directement concernés
Depuis Bruxelles, cette évolution mérite une attention particulière.

Le graphique présente trois ensembles :
Union européenne (27 États) : 452 millions d'habitants, au 1er janvier 2026.
États-Unis : environ 343 millions, au 30 octobre 2026.
Six États turciques : environ 169,9 millions, selon les dernières données nationales disponibles entre 2022 et 2026.
Les six États turciques représentent ainsi environ 37,6 % de la population de l'Union européenne et 49,5 % de celle des États-Unis.
Le total inclut le Turkménistan, observateur de l'Organisation des États turciques, mais exclut les communautés turciques vivant en Russie et dans d'autres pays.
Sources : Eurostat, US Census Bureau et instituts statistiques nationaux.
Précision : les années affichées dans les six vignettes inférieures du visuel ne correspondent pas toutes aux dates exactes des données utilisées. Les références correctes sont 2025 pour la Türkiye, 2026 pour l'Ouzbékistan, le Kazakhstan, l'Azerbaïdjan et le Kirghizistan, et 2022 pour le Turkménistan.
L'Union européenne cherche à renforcer ses relations avec l'Asie centrale dans plusieurs secteurs stratégiques : les infrastructures, les transports, l'énergie, les matières premières critiques, les technologies numériques et la diversification des chaînes d'approvisionnement.
Le Kazakhstan occupe une place centrale dans cette politique en raison de ses ressources naturelles, de sa position géographique et de son rôle de transit.
La Belgique entretient également des relations économiques, scientifiques et diplomatiques avec Astana.
Les échanges bilatéraux se développent notamment dans les secteurs industriels, universitaires, technologiques et logistiques.
Les initiatives de coopération belgo-kazakhes s'inscrivent dans une dynamique plus large de rapprochement entre l'Europe et l'Asie centrale.
Dans ce contexte, une évolution des relations entre l'OET et Moscou pourrait intéresser directement les institutions européennes.
Trois dimensions mériteraient une surveillance particulière : la gouvernance des corridors de transport, les règles commerciales applicables aux échanges eurasiatiques et la compatibilité des projets de coopération avec les sanctions internationales.
La participation de la Russie à un mécanisme diplomatique ne modifierait évidemment pas, par elle-même, les obligations juridiques imposées par les régimes de sanctions européens.
L'enjeu européen serait donc de comprendre si une coopération élargie contribue à la stabilité économique régionale ou si elle complique les mécanismes de diversification stratégique recherchés par Bruxelles.
VIII. Une nouvelle forme de diplomatie eurasiatique ?
La proposition de Tokaïev intervient dans une période de recomposition des relations internationales.
La rivalité entre les grandes puissances, les transformations des marchés énergétiques, les tensions commerciales et les mutations des réseaux de transport conduisent de nombreux États à rechercher des partenariats plus diversifiés.
Les pays d'Asie centrale ne sont plus uniquement des espaces situés entre la Russie et la Chine.
Ils développent progressivement leurs propres initiatives diplomatiques et économiques.
Le Kazakhstan cherche notamment à se positionner comme une plateforme de dialogue entre plusieurs ensembles régionaux.
L'ouverture éventuelle de l'OET à la Russie pourrait être analysée comme une manifestation de cette diplomatie pragmatique.
Toutefois, plusieurs questions demeurent.
Le format OET+ pourrait-il constituer une plateforme souple de concertation avec des puissances extérieures ?
Un statut d'observateur offrirait-il à Moscou une présence institutionnelle permanente sans droit de décision ?
Comment préserver le caractère proprement turcique de l'organisation si sa coopération s'élargit à des États qui ne partagent pas nécessairement la même identité institutionnelle ?
Et surtout, comment garantir que les petits et moyens États membres conservent une capacité d'action indépendante face à une grande puissance ?
Ces questions devraient être examinées avant toute décision formelle.
IX. La souveraineté des États turciques au centre du débat
L'un des éléments les plus importants du discours de Tokaïev concerne son insistance sur le respect de la souveraineté et des intérêts nationaux.
Cette position mérite d'être soulignée.
L'identité turcique commune ne signifie pas l'uniformité politique.
La Türkiye, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan et l'Ouzbékistan possèdent des trajectoires historiques, des structures économiques et des priorités diplomatiques différentes.
Leurs relations respectives avec Moscou ne sont pas identiques.
Le Kazakhstan partage une longue frontière terrestre avec la Russie.
L'Ouzbékistan poursuit une politique extérieure soucieuse de préserver sa marge de manœuvre.
Le Kirghizistan conserve des relations économiques et migratoires étroites avec Moscou.
L'Azerbaïdjan défend ses propres priorités de souveraineté et de sécurité dans le Caucase.
La Türkiye, enfin, poursuit une politique extérieure dans laquelle l'appartenance à l'OTAN coexiste avec un dialogue direct avec la Russie.
L'OET doit donc concilier des intérêts nationaux distincts.
Une éventuelle association de Moscou ne supprimerait pas ces différences.
Elle pourrait même rendre plus nécessaire l'établissement de règles de gouvernance précises.
La coopération ne devrait pas être confondue avec une délégation de souveraineté.

Comparaison démographique du monde turcique, Russie comprise.
Le graphique distingue les six États turciques, les communautés turciques vivant en Russie, ainsi que l'Union européenne et les États-Unis.
Ensemble | Population |
|---|---|
Union européenne (27) | ≈ 452 millions |
États-Unis | ≈ 343 millions |
Six États turciques | ≈ 169,9 millions |
Peuples turciques de Russie | Plus de 10 millions |
Six États + peuples turciques de Russie | Plus de 179,9 millions |
Précision : le total cumulé ne représente pas l'ensemble des personnes d'origine turcique dans le monde. Il exclut notamment les diasporas présentes en Europe, aux États-Unis et ailleurs. Les données nationales utilisées portent sur des années différentes, entre 2022 et 2026. Le chiffre supérieur à 180 millions présenté dans le visuel est donc un ordre de grandeur arrondi, et non un total démographique précisément établi.
X. Que signifie réellement la proposition de Tokaïev ?
Il est essentiel de distinguer trois scénarios.
Premier scénario : une coopération dans le cadre OET+.
La Russie pourrait participer à des rencontres ou à des programmes déterminés sans accéder aux structures de décision des États membres.
Ce format permettrait de développer des échanges ciblés dans les domaines de la culture, des transports ou de l'économie.
Deuxième scénario : un statut d'observateur.
Une participation institutionnelle plus régulière pourrait être envisagée, sous réserve des règles de l'organisation et de l'accord des parties concernées.
Un tel statut n'équivaudrait pas à celui d'un membre à part entière.
Troisième scénario : un approfondissement ultérieur du partenariat.
Des mécanismes sectoriels pourraient être développés si les États membres et la Russie y trouvaient un intérêt commun.
Mais il serait prématuré de présenter cette hypothèse comme une future adhésion russe.
À la date du 30 octobre 2026, aucune décision officielle n'a été annoncée sur l'entrée de la Russie dans l'organisation.
L'initiative demeure une proposition formulée par le président kazakh.
Son avenir dépendra des consultations diplomatiques et des décisions institutionnelles qui pourraient suivre.
XI. Analyse Bruxelles Korner : une ouverture stratégique sous conditions
Le discours de Kassym-Jomart Tokaïev révèle une caractéristique de la politique étrangère kazakhe : la volonté de maintenir un dialogue avec plusieurs partenaires, même lorsque leurs intérêts sont concurrents.
La proposition de faire participer la Russie aux activités de l'OET ne doit donc pas être interprétée automatiquement comme un changement d'orientation politique de l'ensemble du monde turcique.
Elle constitue, à ce stade, une initiative diplomatique nationale présentée dans un cadre multilatéral.
Son importance tient précisément au débat qu'elle ouvre.
D'un côté, la coopération avec Moscou pourrait permettre d'aborder plus directement certaines questions historiques, culturelles, économiques et logistiques concernant les peuples turciques et l'espace eurasiatique.
De l'autre, elle imposerait de définir clairement les limites institutionnelles de cette relation, afin de préserver la vocation et les mécanismes de décision de l'organisation.
Une organisation régionale ne gagne pas nécessairement en influence par le seul élargissement du nombre de ses partenaires.
Son poids international dépend également de la cohérence de ses objectifs, de la qualité de ses institutions, de sa capacité à respecter les engagements pris et de son aptitude à produire des résultats concrets.
La question centrale n'est donc pas uniquement celle de la présence russe.
Elle concerne la nature même de l'Organisation des États turciques et la manière dont celle-ci entend développer ses relations avec les puissances extérieures.
Conclusion — Le monde turcique à la croisée des chemins diplomatiques
Le 30 octobre 2026 pourrait constituer une étape significative dans le débat sur l'évolution future de l'Organisation des États turciques.
En proposant d'associer la Russie à ses activités, Kassym-Jomart Tokaïev a introduit une réflexion qui dépasse largement le cadre des relations bilatérales entre Astana et Moscou.
Elle touche à l'avenir de l'Asie centrale, aux ambitions diplomatiques d'Ankara, aux équilibres du Caucase et aux intérêts économiques de l'Europe.
Elle rappelle également une réalité historique fondamentale : les peuples turciques occupent un espace géographique et culturel beaucoup plus vaste que les frontières des États membres de l'organisation.
Toutefois, cette réalité ne résout pas automatiquement les questions de souveraineté, de représentation et de gouvernance.
L'avenir de l'initiative dépendra de la manière dont les États membres définiront collectivement les objectifs et les limites d'une éventuelle coopération russe.
La véritable interrogation n'est donc pas de savoir si la Russie appartient historiquement à l'espace des civilisations turciques. Ces interactions sont documentées depuis des siècles.
La question est de déterminer quelle place institutionnelle une grande puissance comme la Russie pourrait occuper dans une organisation créée pour approfondir la coopération entre les États turciques, sans en modifier la vocation ni les équilibres internes.
C'est sur cette distinction entre héritage historique, intérêts géopolitiques et autonomie institutionnelle que se jouera l'éventuelle évolution de l'OET.
La proposition de Tokaïev ouvre le débat. Elle n'en détermine pas encore l'issue.
Pour finir :
L'identité rapproche les peuples, l'économie structure les intérêts
« La proposition du président Tokaïev de rapprocher la Russie de l'Organisation des États turciques ne saurait être analysée uniquement à travers les liens ethniques, linguistiques et culturels. Ces derniers constituent une légitimité historique, mais les enjeux économiques et géostratégiques pourraient représenter une motivation tout aussi déterminante.
En associant potentiellement les six États turciques à la Fédération de Russie, on passerait d'un ensemble démographique d'environ 170 millions d'habitants à un espace de coopération regroupant plus de 310 millions de personnes.
Au-delà de la démographie, ce sont les ressources énergétiques, les marchés industriels, les infrastructures ferroviaires, les corridors commerciaux et les relations avec la Chine et l'Europe qui donnent à ce rapprochement sa dimension mondiale.
L'enjeu ne serait donc pas simplement d'élargir une communauté historique. Il pourrait être de redéfinir les mécanismes de coopération économique et les rapports de puissance sur le continent eurasiatique. »
Une dernière nuance est indispensable : la Russie n'a pas été admise dans l'OET et aucun accord d'intégration économique n'a été conclu. Il s'agit encore d'une proposition de coopération, éventuellement sous statut d'observateur ou dans le format OET+.

La question qui pourrait constituer le fil conducteur d'une prochaine chronique Bruxelles Korner est donc :
« Tokaïev cherche-t-il à rapprocher les peuples turciques de Russie, ou à faire de l'Organisation des États turciques une plateforme économique reliant davantage Moscou, Ankara, Astana, Pékin et l'Europe ? »
C'est une hypothèse géoéconomique qui mérite d'être examinée à partir des flux commerciaux, des investissements et des accords institutionnels, plutôt que de la seule population.
Kadir Duran
Analyste géopolitique – Chroniqueur politique
Bruxelles Korner | Bruxelles
Publication du 30 octobre 2026
Sources documentaires
Présidence de la République du Kazakhstan (Akorda), discours officiel de Kassym-Jomart Tokaïev au 13e sommet de l'OET, 30 octobre 2026.
Organisation des États turciques, documents institutionnels et programme du sommet d'Ankara.
Qazinform, 30 octobre 2026, déclaration concernant la participation potentielle de la Russie.
Euronews, 30 octobre 2026, sommet d'Ankara, déclaration et perspectives économiques.
Anadolu Agency, 30 octobre 2026, participants au sommet.
Reuters et Associated Press, 30 octobre 2026, contexte diplomatique Türkiye–Azerbaïdjan.
Service fédéral russe des statistiques (Rosstat), recensement de la population de 2021, composition ethnique.























































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