La moutarde monte au nez : en Flandre, la « neutralité » coûte son emploi à une enseignante voilée
Hadija Amajoud, enseignante nommée à titre définitif dans l’enseignement provincial spécialisé, a été licenciée pour avoir refusé de retirer son voile. Près de deux ans après un débat organisé sur Avrupa TV, les craintes exprimées à l’époque deviennent réalité. Ce licenciement sera-t-il le premier d’une longue série ?
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner | Bruxelles
14 septembre 2026
https://youtu.be/v4lTNFHcahY?is=Y5D3haa3WSubbUgr

La moutarde monte au nez. Et cette fois, derrière le débat abstrait sur la neutralité, il y a un visage, une carrière et une sécurité professionnelle qui s’effondrent.
La province de Flandre-Orientale a décidé de licencier Hadija Amajoud, enseignante à l’école fondamentale spécialisée Kiempunt Campus d’Assenede. Son tort : avoir refusé de retirer le voile qu’elle portait pourtant déjà lorsqu’elle avait été engagée.
« Je perds non seulement mon emploi, mais aussi mes revenus, ma sécurité et ma nomination définitive. Tout ce que j’ai construit a soudainement disparu », a-t-elle déclaré après l’annonce de son licenciement.
Derrière cette décision individuelle se cache une question beaucoup plus large : jusqu’où une autorité publique peut-elle aller au nom de la neutralité ? Et surtout, cette neutralité protège-t-elle réellement tous les citoyens ou devient-elle progressivement un instrument politique visant certaines convictions plus que d’autres ?
Un débat que nous avions déjà soulevé en octobre 2024
Bruxelles Korner avait abordé cette question dès octobre 2024, au cours d’une émission diffusée sur Avrupa TV avec Hüseyin Dönmez et Mustafa Yoloğlu, alors conseiller communal Vooruit.
Le débat portait déjà sur le voile, la place des enseignants concernés et les orientations politiques susceptibles de limiter l’expression des convictions religieuses dans les écoles et les administrations.
À l’époque, Mustafa Yoloğlu insistait sur la nécessité, pour les élus issus de la diversité, de défendre au sein de leurs partis les préoccupations des citoyens qui leur accordaient leur confiance. Il affirmait que les décisions touchant à la culture, à la religion ou aux libertés individuelles devaient être discutées et combattues, si nécessaire, à l’intérieur même des structures politiques.

La suppression ou la réduction des cours de religion avait également été évoquée. Des inquiétudes existaient déjà quant à l’avenir professionnel de centaines d’enseignants chargés des cours de religion islamique.
Près de deux ans plus tard, le débat n’est plus théorique.
La Flandre-Orientale vient d’appliquer concrètement une politique qui transforme une règle vestimentaire en motif de licenciement.
Une enseignante dont le travail n’était pas contesté
Hadija Amajoud travaillait depuis le 1er septembre 2022 dans l’enseignement provincial. Elle parle couramment le néerlandais et, selon les éléments rendus publics, ses prestations pédagogiques n’avaient jamais fait l’objet d’une évaluation négative.
Elle avait même été nommée à titre définitif le 1er janvier 2024.
Le voile ne constituait donc pas un élément nouveau : elle le portait déjà lors de son entrée en fonction. Ce qui a changé, ce n’est pas l’enseignante, mais le règlement.
Le 27 juin 2024, la province a modifié les règles applicables à son personnel. Le nouveau dispositif interdit désormais les signes religieux, philosophiques ou idéologiques visibles, à l’exception des enseignants chargés de dispenser les cours philosophiques.
Une première procédure disciplinaire avait pourtant échoué. La commission disciplinaire provinciale avait recommandé son classement, estimant que le code de déontologie alors en vigueur ne pouvait pas être appliqué à l’enseignante et qu’aucun fait disciplinairement punissable n’avait été établi.
La province avait finalement clôturé cette procédure sans sanction en octobre 2024.
Mais, entre-temps, les règles ont été renforcées. Après plusieurs procédures, la sanction est finalement tombée : le licenciement.
Le syndicat socialiste flamand ACOD, équivalent néerlandophone de la CGSP, a annoncé qu’il contesterait la décision devant la Chambre de recours à Bruxelles.
« Nous allons nous y opposer aussi longtemps que possible », a déclaré le représentant syndical Kristof Bruyland.

La neutralité : principe juridique ou mot magique de la politique ?
Vooruit, la N-VA et le MR invoquent régulièrement la neutralité. Celle-ci semble être devenue le mot magique permettant de justifier toute restriction à l’expression religieuse.
Mais la neutralité ne possède pas une définition unique et incontestable.
Il existe une différence fondamentale entre la neutralité du service public et l’effacement complet des convictions personnelles de chaque agent. Un enseignant peut-il accomplir son travail avec impartialité tout en portant un signe religieux ? Ou faut-il considérer que sa seule apparence compromet automatiquement la neutralité de l’institution ?
Hadija Amajoud défend la première interprétation. Elle estime que l’autorité provinciale applique une conception « purement politique » de la neutralité.
La question mérite d’être posée : cette enseignante avait-elle tenté d’imposer sa religion à ses élèves ? Avait-elle refusé d’enseigner le programme ? Avait-elle fait l’objet de plaintes concernant son comportement professionnel ?
À ce stade, les faits rendus publics indiquent plutôt que le conflit repose sur le seul port visible du voile.
La neutralité ne devrait pourtant pas consister à juger une personne sur son apparence, mais à vérifier si elle traite les élèves de manière égale, respecte leur liberté de conscience et accomplit correctement sa mission pédagogique.
Ce que protège réellement la Constitution belge
La Belgique n’est pas constitutionnellement construite sur une laïcité d’exclusion comparable au modèle français. Elle repose sur un équilibre entre neutralité des pouvoirs publics, liberté religieuse, pluralisme et égalité.
L’article 19 de la Constitution garantit :
« La liberté des cultes, celle de leur exercice public, ainsi que la liberté de manifester ses opinions en toute matière […] »
Cette liberté comprend le droit de croire, de ne pas croire, de changer de conviction et de manifester sa religion, individuellement ou collectivement.
Les articles 10 et 11 consacrent parallèlement l’égalité des Belges devant la loi et l’interdiction des discriminations. L’article 20 interdit de contraindre une personne à participer aux actes ou aux cérémonies d’un culte. Quant à l’article 24, il impose à l’enseignement organisé par les communautés de respecter les conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des parents et des élèves.
Ces droits ne sont certes pas absolus. La liberté religieuse peut faire l’objet de restrictions, notamment dans le cadre professionnel. Mais celles-ci doivent poursuivre un objectif légitime, être clairement prévues, appliquées de manière cohérente et rester proportionnées.
Autrement dit, invoquer la neutralité ne suffit pas. Encore faut-il démontrer pourquoi le port du voile par une enseignante compétente constituerait concrètement une menace pour les élèves, l’enseignement ou l’impartialité du service public. La Constitution et le cadre juridique sont notamment expliqués par le Sénat belge et Unia.
Theo Francken applaudit la décision
Le ministre N-VA Theo Francken a publiquement salué la politique appliquée en Flandre-Orientale. Il a rappelé qu’à Lubbeek, dont il fut longtemps bourgmestre, le principe de neutralité avait déjà été imposé dans l’administration communale, les écoles et les services de garde d’enfants.
Selon lui, les employés concernés s’étaient alors conformés aux règles ou avaient choisi de chercher un autre emploi. Il estime que les signes religieux extérieurs ne sont pas compatibles avec la neutralité des services publics et félicite les responsables provinciaux ayant appliqué cette politique.
Plus controversée encore est sa lecture du voile. Theo Francken met en doute le caractère volontaire de son port par de nombreuses jeunes filles et le présente comme un code de conduite religieux, voire idéologique, imposé collectivement.
Cette généralisation pose problème. Elle revient à supposer que les femmes voilées seraient, par définition, incapables de décider elles-mêmes de leur tenue. On prétend les libérer, mais on commence par leur retirer la possibilité de parler en leur propre nom.
Le paradoxe est évident : au nom de l’émancipation des femmes, une femme perd son emploi, son revenu et la carrière qu’elle avait construite.
La décision démocratique ne ferme pas le débat juridique
Les défenseurs de l’interdiction affirment qu’il s’agit d’une décision adoptée démocratiquement. Mais une majorité politique ne peut pas tout faire simplement parce qu’elle dispose des voix nécessaires.
Dans un État de droit, une décision démocratique reste soumise à la Constitution, aux lois antidiscrimination, au droit européen et au contrôle des tribunaux.
C’est précisément la fonction d’un recours : déterminer si la mesure poursuit un objectif légitime et si le licenciement constitue une réponse proportionnée. La justice devra également tenir compte du fait que l’enseignante avait été engagée, puis nommée, alors qu’elle portait déjà son voile.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si une interdiction générale peut exister. Elle est de déterminer si l’on peut modifier les règles en cours de carrière, puis priver une enseignante nommée de son emploi alors qu’aucune insuffisance professionnelle ne lui est reprochée.
Où sont les élus qui promettaient de défendre les libertés ?
Lors de la campagne électorale de 2024, plusieurs partis sollicitant largement les voix des électeurs d’origine immigrée affirmaient vouloir défendre les libertés fondamentales et combattre les discriminations.
Dans notre émission d’octobre 2024, la responsabilité des élus issus de ces communautés avait été clairement posée : une fois élus, seraient-ils réellement capables de porter ces dossiers au sein de leurs partis ? Ou les promesses disparaîtraient-elles devant les rapports de force politiques ?
Aujourd’hui, la question revient avec davantage de gravité.
Que disent les élus de Vooruit ? Que pensent les responsables socialistes flamands d’une décision prise contre une enseignante dont le syndicat socialiste conteste le licenciement ? Quelle est la position du MR lorsqu’il défend une neutralité restrictive ? Jusqu’où la N-VA entend-elle étendre ces interdictions ?
Les électeurs concernés ont le droit d’obtenir des réponses précises, et non de simples déclarations prononcées pendant les campagnes électorales.
Le premier licenciement, mais certainement pas le dernier ?
Hadija Amajoud serait la première enseignante de Flandre explicitement licenciée pour avoir refusé de retirer son voile. Cette première crée désormais un précédent politique et administratif.
D’autres pouvoirs publics pourraient être tentés d’adopter des règlements similaires. D’autres enseignantes, éducatrices, employées communales ou agentes administratives pourraient bientôt être placées devant le même choix : retirer leur voile ou perdre leur emploi.
C’est là que se situe le véritable enjeu.
Aujourd’hui, il s’agit d’Hadija Amajoud. Demain, combien d’autres personnes seront concernées ? Et après-demain, quelles autres convictions ou expressions individuelles seront jugées incompatibles avec une neutralité dont la définition varie selon les majorités politiques ?
Une démocratie ne se mesure pas seulement à la volonté de la majorité. Elle se mesure aussi à sa capacité à protéger les droits des minorités.
La neutralité doit garantir que l’État ne favorise aucune conviction. Elle ne devrait pas devenir un prétexte permettant d’effacer certaines personnes de l’espace public.
Hadija Amajoud a perdu son emploi sans que ses qualités professionnelles soient remises en cause. Voilà le cœur du dossier. Derrière les grands principes et les discours politiques, une enseignante compétente se retrouve privée de sa carrière en raison d’un vêtement lié à sa conviction.
La sanction est tombée. La bataille juridique commence.
Mais une question reste suspendue au-dessus de toute la Flandre : Hadija Amajoud sera-t-elle la première, sans être la dernière ?




















































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