Empêcher l’extrême droite d’entrer au gouvernement tout en lui permettant de déplacer le gouvernement vers elle
Chronique de Kadir Duran — Bruxelles Korner

Pendant des décennies, la Belgique s’est félicitée d’avoir inventé une digue politique contre l’extrême droite : le cordon sanitaire.
On ne gouverne pas avec elle. On ne conclut pas d’accord politique avec elle. On l’isole institutionnellement.
Très bien.
Mais pendant que nous surveillions soigneusement la porte d’entrée, les idées sont peut-être passées par la fenêtre.
Car le véritable bouleversement politique belge n’est pas seulement la progression électorale du Vlaams Belang. Il est ailleurs : dans la transformation progressive de ce que la société considère comme politiquement acceptable.
Des propositions qui auraient provoqué un scandale il y a quinze ou vingt ans sont aujourd’hui discutées comme de simples instruments de gestion publique.
Limiter les allocations de chômage dans le temps.
Renforcer les contrôles sur les malades de longue durée.
Durcir l’accès à la nationalité ou élargir les possibilités de déchéance.
Organiser, sous conditions judiciaires, des visites domiciliaires afin d’exécuter certaines décisions d’éloignement.
Mobiliser des militaires dans certaines opérations de sécurité.
Multiplier les contrôles administratifs.
Durcir la politique migratoire.
Fermer certains commerces la nuit au nom de l’ordre public.
Pris séparément, chacun de ces dossiers possède sa logique, son argumentaire et parfois ses garde-fous.
Mais la politique ne se juge pas uniquement mesure par mesure. Elle se juge aussi par accumulation.
Et c’est précisément là que commence le problème.
Toujours les mêmes qui doivent être « activés »
La Belgique de 2026 adore un mot : activation.
Il faut activer les chômeurs.
Activer les malades de longue durée lorsqu’un retour au travail est possible.
Activer les bénéficiaires d’allocations.
Activer les demandeurs d’emploi.
Contrôler les fraudeurs.
Responsabiliser les citoyens.
Le vocabulaire est remarquablement efficace.
Personne ne souhaite financer la fraude. Personne ne souhaite qu’une personne capable de travailler soit abandonnée pendant dix ans hors du marché du travail. Personne ne conteste la nécessité de réformer un système social lorsque sa soutenabilité est menacée.
Mais posons la question autrement.
Qui active-t-on le plus facilement ?
Celui qui possède un patrimoine financier considérable ?
Ou celui dont l’existence administrative entière est déjà visible dans les bases de données de l’État : salarié, chômeur, malade, pensionné, allocataire, indépendant ?
C’est toujours plus facile de contrôler celui que l’administration connaît déjà.
L’austérité possède une étrange géographie sociale
On nous explique que la Belgique doit économiser.
C’est probablement vrai : la trajectoire des finances publiques constitue un problème sérieux.
Mais un déficit budgétaire ne répond jamais à la question politique essentielle :
Qui doit payer ?
La Belgique reste un pays prospère, mais cette prospérité est très inégalement répartie.
Les données de la Banque nationale montrent qu’environ 55 % du patrimoine net des ménages est détenu par les 10 % les plus riches.
Voilà le chiffre qui devrait accompagner chaque débat sur l’austérité.
Car lorsqu’on demande des efforts « à tout le monde », tout le monde ne commence pas au même endroit.
Cent euros supplémentaires de dépenses obligatoires ne représentent pas la même chose pour un ménage disposant de 2.500 euros par mois que pour quelqu’un disposant d’un patrimoine de plusieurs millions.
L’égalité devant l’effort peut produire une profonde inégalité devant ses conséquences.
Et le petit entrepreneur ?
Il existe également une caricature dangereuse : opposer systématiquement « travailleurs » et « entreprises ».
La réalité belge est beaucoup plus complexe.
Plus de 96 % des entreprises sont des micro-entreprises.
Le boulanger, le restaurateur, le consultant, le garagiste, le petit transporteur, le commerçant ou l’indépendant avec deux salariés ne sont pas des multinationales.
Eux aussi subissent l’énergie, les salaires, les loyers, les contrôles, les obligations administratives, les taux bancaires et les modifications fiscales.
Voilà pourquoi le véritable clivage contemporain n’est peut-être plus simplement travail contre capital.
Il passe aussi entre ceux qui disposent d’un patrimoine suffisant pour absorber les crises et ceux qui vivent essentiellement de leur travail, de leur petite entreprise ou de leur pension.
Et pendant ce temps, Bruxelles compte ses douilles
Il y a ensuite la sécurité.
On contrôle.
On ferme.
On verbalise.
On mobilise.
On organise des opérations intégrées.
Des militaires ont même participé en août à une vaste opération de contrôle à Bruxelles.
Mais le narcotrafic continue de constituer un problème majeur dans certains quartiers.
Et cette contradiction devient politiquement explosive.
Parce que le citoyen voit un État extraordinairement puissant lorsqu’il faut vérifier un document, une allocation, un commerce ou une situation administrative.
Puis il voit parfois ce même État beaucoup plus fragile face aux réseaux criminels organisés.
Un État sévère avec les administrés mais perçu comme impuissant face aux trafiquants fabrique lui-même de la défiance.
Et la défiance est le carburant préféré des partis antisystème et radicaux.
Le piège de l’immigration
Même phénomène avec l’immigration.
Pendant longtemps, certains partis traditionnels ont pensé qu’il suffisait de ne pas parler de certains sujets pour empêcher l’extrême droite de progresser.
Cela n’a pas fonctionné.
Aujourd’hui, le mouvement inverse apparaît : parler davantage d’expulsions, de nationalité, de clandestinité, de contrôles et de sécurité.
Mais un autre piège apparaît alors.
Lorsqu’un parti traditionnel reprend le vocabulaire ou les priorités d’un parti radical, l’électeur peut se demander :
Si le diagnostic original était finalement correct, pourquoi ne pas voter pour l’original ?
C’est l’un des grands paradoxes politiques européens.
Durcir son discours peut récupérer certains électeurs.
Mais cela peut également déplacer durablement la frontière du débat.
Le cordon sanitaire a peut-être gagné institutionnellement et perdu culturellement
Le Vlaams Belang reste largement exclu des coalitions gouvernementales.
Le cordon existe donc politiquement.
Mais le véritable cordon sanitaire n’était pas seulement une question de coalitions.
C’était également une frontière morale et politique déterminant ce qui était considéré comme acceptable.
Et cette frontière a bougé.
Cela ne signifie pas que toute politique migratoire restrictive soit d’extrême droite.
Cela ne signifie pas que lutter contre la fraude soit d’extrême droite.
Cela ne signifie pas que réformer le chômage soit d’extrême droite.
Ce serait intellectuellement paresseux.
Le phénomène intéressant est l’accumulation et la hiérarchisation des priorités.
Quand presque tout le débat politique tourne autour de la sanction, du contrôle, de l’activation, de l’expulsion, de la sécurité, de la responsabilité individuelle et des économies budgétaires, quelque chose change dans la conception même de l’État.
L’État-providence devient progressivement l’État-conditionnel.
Vous avez des droits.
Mais prouvez régulièrement que vous les méritez.
Et la gauche ?
C’est probablement la question la plus inconfortable.
Pendant que la droite se déplace, le centre se déplace également.
Et lorsque le centre bouge, la gauche doit choisir : résister, proposer un autre modèle ou accepter une partie du nouveau cadre afin de rester gouvernable.
C’est ainsi que certaines idées autrefois considérées comme radicales deviennent successivement controversées, discutables, négociables, puis normales.
Ce mécanisme possède un nom en sciences politiques : le déplacement de la fenêtre d’Overton, c’est-à-dire de l’espace des idées considérées comme politiquement acceptables.
Et lorsque cette fenêtre bouge, il n’est même plus nécessaire que l’extrême droite gouverne pour qu’elle influence le débat.
Voilà pourquoi le poisson se noie si facilement
Chaque réforme possède son dossier.
Chaque économie possède son tableau Excel.
Chaque contrôle possède sa justification.
Chaque restriction possède son exception.
Chaque ministre possède son argument.
Et chacun peut déclarer :
« Ce n’est qu’une mesure. »
Exact.
Mais mille mesures deviennent une politique.
Et une politique répétée pendant plusieurs années devient un modèle de société.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la Belgique est devenue « d’extrême droite ». Une telle formule serait trop simpliste.
La question est beaucoup plus dérangeante :
Jusqu’où le centre politique belge s’est-il déplacé vers des thèmes et des instruments autrefois situés beaucoup plus à droite ?
Le cordon sanitaire est toujours debout.
Personne n’a officiellement ouvert la porte.
Mais pendant que nous regardions la porte, les idées sont passées dessous.
Et peut-être qu’un jour nous découvrirons le paradoxe ultime :
avoir réussi à empêcher l’extrême droite d’entrer au gouvernement…
tout en lui permettant de déplacer le gouvernement vers elle.
Kadir Duran
Bruxelles Korner




















































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