Du couvre-feu commercial à la « patrouille Bouchez » : le Quartier Nord pris en otage par la politique du spectacle
Quartier Nord : après le couvre-feu, la diversion ?
La fermeture nocturne des commerces n’a pas réduit la criminalité globale : elle l’a principalement déplacée vers la journée. Au moment d’en tirer les conclusions, certains responsables politiques préfèrent pointer « l’immigration illégale ». Une manière commode de détourner le regard des responsabilités locales, régionales et fédérales.
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner | Bruxelles
16 septembre 2026

Tout commence le 1er avril 2026.
À Schaerbeek et dans une partie de Saint-Josse-ten-Noode, les autorités imposent la fermeture nocturne des commerces du quartier Brabant entre 1 heure et 6 heures du matin. L’objectif annoncé est de diminuer les nuisances, le trafic de stupéfiants, les violences et le sentiment d’insécurité autour de la gare du Nord et de la rue d’Aerschot.
Pendant plusieurs mois, des commerçants parfaitement légaux sont ainsi contraints de fermer leurs portes. Des indépendants, des travailleurs et des familles paient directement le prix d’une mesure présentée comme indispensable au rétablissement de l’ordre.
Six mois plus tard, le constat tombe : les nuits sont devenues plus calmes, mais la criminalité globale n’a pas diminué. Elle s’est principalement déplacée vers la journée.
Voilà le résultat.
Une mesure qui déplace le problème
À la suite d’un rapport de police présenté le 14 septembre, le bourgmestre faisant fonction de Schaerbeek, Martin de Brabant (MR), a annoncé qu’il ne proposerait pas de prolonger le dispositif au-delà de la fin du mois.
« Les nuits sont plus calmes dans le quartier, mais la criminalité dans son ensemble n’a pas diminué », reconnaît-il. Le trafic et la consommation de drogue se déroulent désormais davantage en journée. « Ce n’est pas le but recherché », admet-il encore. Cette décision concerne actuellement Schaerbeek ; la position définitive de Saint-Josse sur son propre dispositif doit encore être distinguée. (BX1)
En langage administratif, on parle d’un « bilan mitigé ». En langage politique, il faut reconnaître que l’objectif principal n’a pas été atteint.
Fermer les commerces n’a pas démantelé les réseaux criminels. Cela n’a pas fait disparaître le crack, la prostitution clandestine, la traite des êtres humains ou les dealers. On a temporairement modifié les horaires et la visibilité des phénomènes, tout en fragilisant l’économie légale du quartier.
Les autorités ont choisi la cible la plus accessible : le commerçant identifié, enregistré, contrôlable et solvable. Pendant ce temps, les réseaux clandestins se sont adaptés.
Depuis le début, les opposants à cette mesure demandaient des données précises, une étude d’impact économique et une évaluation permettant d’isoler les effets réels des fermetures parmi toutes les interventions menées simultanément. Ces demandes étaient légitimes.
Aujourd’hui, le rapport de police confirme au moins une chose : punir collectivement les commerces ne constitue pas une politique de sécurité durable.
Quand arrive la diversion migratoire
Au moment où il faudrait évaluer les décisions prises, reconnaître les erreurs et indemniser éventuellement les dommages économiques, le débat change brusquement de cible.
Martin de Brabant affirme désormais que la situation du quartier Nord est largement liée à l’immigration irrégulière. Il indique que moins de 8 % des personnes sans titre de séjour interpellées à Schaerbeek auraient été placées en centre fermé en vue d’un éloignement. Il demande donc au gouvernement fédéral d’assumer ses responsabilités. (BX1)
La question du séjour irrégulier existe. Elle ne doit être ni niée ni dissimulée.
Lorsqu’une personne commet un délit, elle doit être poursuivie, qu’elle soit belge, étrangère en séjour légal ou sans titre de séjour. Lorsqu’une décision d’éloignement définitive peut légalement être exécutée, l’autorité fédérale doit assumer sa mission.
Mais présenter « l’immigration illégale » comme la racine générale de l’insécurité transforme une question complexe en slogan électoral.
Cette formulation mélange le statut administratif d’une personne avec un comportement criminel. Elle permet surtout de détourner le débat des carences policières, judiciaires, sociales, sanitaires et communales qui ont laissé le quartier Nord se dégrader pendant des années.
Une personne sans papiers n’est pas automatiquement un trafiquant. Et un trafiquant ne cesse pas d’être dangereux lorsqu’il possède une carte d’identité belge.
La visite nocturne qui tombe à point nommé
Le 14 septembre, les Jeunes MR organisent au Royal Layalina, rue Royale à Saint-Josse, une rencontre intitulée « Ce qui change pour vous – Faire rayonner Bruxelles ».
Le programme officiel annonce Georges-Louis Bouchez, le ministre fédéral de l’Intérieur Bernard Quintin et la secrétaire d’État bruxelloise Audrey Henry. La sécurité, la propreté et la gouvernance bruxelloise figurent au centre de la soirée. (MR)
Après la rencontre, Georges-Louis Bouchez effectue une visite nocturne du quartier Nord avec Emir Kir, Bernard Quintin et Audrey Henry.
Le président du MR décrit alors une situation qui « dépasse l’entendement » : consommation de crack en rue, insalubrité, prostitution, traite des êtres humains et habitants apeurés. Il parle d’une « zone qui échappe aux autorités » et dénonce un « laxisme insupportable face à l’immigration illégale ». Il réclame davantage de renvois, des comparutions immédiates et des peines effectivement exécutées. (Déclaration de Georges-Louis Bouchez)
Le constat de terrain ne doit pas être minimisé. La situation du quartier Nord est grave. Les habitants ont le droit de vivre sans dealers, sans violence, sans exploitation sexuelle et sans scènes quotidiennes de consommation de crack.
Mais une visite de quelques dizaines de minutes, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, ne constitue pas une politique publique.
Surtout, cette situation n’a pas été découverte en septembre 2026. Elle existe depuis des années. Emir Kir dirige Saint-Josse depuis plus d’une décennie. Le MR détient le ministère fédéral de l’Intérieur et participe au gouvernement chargé de la politique migratoire. Martin de Brabant dirige Schaerbeek et appartient lui aussi au MR.
Qui dénonce exactement l’inaction de qui ?
Emir Kir–MR : une proximité politiquement utile
La présence d’Emir Kir aux côtés des principales figures du MR n’est pas anodine.
Ancien membre du PS, dont il a été exclu en 2020 après avoir reçu une délégation comprenant des élus du MHP turc, Emir Kir évolue aujourd’hui comme indépendant. Sa proximité visible avec le MR témoigne d’une recomposition politique locale qui dépasse les anciennes étiquettes gauche-droite.
Il avait parfaitement le droit de participer à une rencontre organisée sur le territoire de sa commune. Il était également normal qu’il accompagne des responsables fédéraux et régionaux sur le terrain.
Mais politiquement, l’image lui est avantageuse.
Le bourgmestre montre le quartier dégradé au président du MR et au ministre de l’Intérieur. La responsabilité de l’action à venir peut alors être renvoyée vers le fédéral, tandis que la commune se présente comme victime d’un manque de moyens et de coordination.
Georges-Louis Bouchez, de son côté, obtient les images nécessaires à son discours sur l’autorité, les sanctions et les expulsions.
Chacun y trouve son compte. Sauf les habitants et les commerçants, qui attendent encore des résultats.
Il serait excessif d’affirmer qu’un scénario aurait été organisé pour transférer la responsabilité sur le MR. Aucun élément public ne permet de le démontrer. En revanche, l’utilisation politique de cette visite est manifeste : après l’échec relatif des fermetures nocturnes, le débat se déplace vers l’immigration irrégulière et la fermeté pénale.
Le chiffre des 31 % ne répond pas à la question
Georges-Louis Bouchez affirme que 31 % des détenus en Belgique seraient en situation irrégulière. Ce chiffre est également repris par le MR dans sa communication politique. (MR)
Même en acceptant ce chiffre, il ne démontre pas que 31 % de la criminalité du quartier Nord serait commise par des personnes sans papiers.
Une donnée nationale sur la population carcérale ne peut pas être automatiquement transposée à un quartier bruxellois. Elle ne précise pas davantage combien de personnes sont condamnées définitivement, détenues préventivement ou immédiatement éloignables.
La lutte contre la criminalité exige des données locales précises : auteurs identifiés, types d’infractions, heures des faits, récidive, réseaux criminels concernés et résultats judiciaires.
Sans cela, le chiffre devient un outil de communication davantage qu’un instrument de compréhension.
Un contexte particulièrement inflammable
Cette offensive politique intervient dans un climat déjà tendu.
Une croix gammée venait d’être découverte sur la mosquée El Mouahidine à Laeken, entraînant l’ouverture d’une enquête. Quelques heures plus tard, le licenciement de l’enseignante Hadija Amajoud, qui refusait de retirer son foulard dans une école provinciale de Flandre-Orientale, relançait la controverse sur la neutralité et la liberté religieuse.
Ces événements sont juridiquement et politiquement distincts. Il serait incorrect de les confondre.
Mais leur proximité dans le temps imposait une prudence particulière. Dans un tel climat, présenter l’immigration irrégulière comme la source centrale de la criminalité risque d’élargir la suspicion à l’ensemble des populations issues de l’immigration et, indirectement, aux citoyens musulmans.
Le moment choisi était donc particulièrement mauvais pour les raccourcis et les amalgames.
Ni déni ni bouc émissaire
Refuser la stigmatisation ne signifie pas nier la réalité.
Il faut poursuivre les trafiquants, lutter contre la traite des êtres humains, démanteler les réseaux de prostitution forcée, exécuter les peines et traiter les situations de séjour irrégulier dans le respect du droit.
Mais il faut également renforcer la police de proximité, les moyens de la justice, l’accompagnement des toxicomanes, la psychiatrie, l’aide aux sans-abri, la prévention et la coopération entre Schaerbeek, Saint-Josse, la Région et le fédéral.
Le quartier Nord a besoin d’un commandement opérationnel coordonné, de résultats mesurables et d’une présence permanente sur le terrain. Il n’a pas besoin d’une succession d’arrêtés temporaires, de promenades nocturnes médiatisées et de déclarations martiales.
Les commerçants légaux ne doivent plus servir de variables d’ajustement. Les personnes sans papiers ne doivent pas devenir les coupables automatiques. Les habitants ne doivent plus être utilisés comme décor d’une campagne sécuritaire.
Après les fermetures nocturnes inefficaces, voici venu le temps de la diversion.
Pourtant, la question reste la même : qui assumera enfin la responsabilité politique d’un quartier abandonné depuis des années ?
Le Quartier Nord mérite mieux qu’un couvre-feu commercial et une « patrouille » pour les réseaux sociaux.
Il mérite une politique de sécurité ciblée, humaine, coordonnée et évaluée.
Et surtout, des responsables politiques capables d’assumer leur propre bilan avant de chercher de nouveaux coupables.




















































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