Le retour du Chemin de fer du Hedjaz : quand l’histoire ferroviaire devient levier géopolitique
Bruxelles Korner | Analyse
Un accord centenaire ressuscité
Il y a plus d’un siècle, le sultan ottoman Abdülhamid II lançait la construction d’une ligne ferroviaire destinée à relier Istanbul aux villes saintes de La Mecque et Médine. Inauguré en 1908 après huit ans de travaux, le Chemin de fer du Hedjaz avait alors relié Damas à Médine, réduisant un voyage qui prenait quarante jours en caravane chamelier à quelques heures de trajet. Endommagé pendant la Première Guerre mondiale, sabordé lors de la Révolte arabe sous l’impulsion du légendaire T.E. Lawrence, puis progressivement abandonné avec l’effondrement de l’Empire ottoman, ce joyau ferroviaire semblait condamné aux mémoires et aux musées. Ce n’était pas compter avec les recompositions géopolitiques du Moyen-Orient post-Assad.

Le tournant de 2025–2026
En septembre 2025, des responsables des ministères des Transports de Jordanie, de Syrie et de Turquie se sont réunis à Amman pour soumettre un mémorandum conjoint à leurs ministres respectifs, proposant de relancer le Chemin de fer historique du Hedjaz avec l’appui d’Ankara. Ce n’était qu’une première étape. Le 7 avril 2026 il y a moins de 24 heures les ministres des Transports des trois pays ont franchi un pas décisif en signant à Amman un mémorandum d’entente trilatéral visant à développer la connectivité des transports et de la logistique entre leurs pays. Le texte prévoit la mise en place d’un cadre institutionnel et technique de coopération dans les domaines routier, maritime et ferroviaire, ainsi que la formation de comités mixtes chargés de coordonner les efforts et d’harmoniser les procédures.
La répartition des rôles est déjà définie : la Turquie s’est engagée à financer la maintenance du tronçon du Chemin de fer du Hedjaz entre Damas et la frontière jordanienne, tandis que la Jordanie prendra en charge la restauration des locomotives. Les deux pays ont également accepté de lancer des études de faisabilité pour de nouvelles extensions ferroviaires reliant leurs capitales à Ankara.
Un calendrier ambitieux
Les délais annoncés sont serrés. Des passagers pourraient emprunter le train entre Amman et Damas dès la fin 2026, selon un responsable jordanien. Plus au nord, la réouverture d’un tronçon de 350 kilomètres à la frontière turco-syrienne est envisagée dès le début de l’année 2026, tandis qu’un premier voyage d’essai entre Amman et Damas est projeté pour la fin de la même année.
Ces projections restent conditionnées à des facteurs encore incertains : financement, stabilité sécuritaire dans certaines zones syriennes, et coordination entre de nombreux acteurs. Aucun accord formel n’a à ce stade intégré l’Arabie Saoudite ou Oman dans ce processus même si les perspectives à plus long terme mentionnées par les officiels jordaniens visent bien à relier Amman aux projets ferroviaires du Golfe.
La dimension géopolitique
Ce projet ne se résume pas à de la ferraille et des rails. Il s’inscrit dans une recomposition profonde des équilibres régionaux. La chute de Bachar al-Assad en décembre 2024 a rouvert des corridors terrestres fermés depuis plus de quatorze ans. Le couloir envisagé relierait la Jordanie et la Syrie à la Turquie, et de là à l’Europe ,un axe bidirectionnel vital pour le commerce, qu’il s’oriente vers le nord ou vers le Moyen-Orient, via l’Arabie Saoudite, les États du Golfe et l’Égypte.
Pour Ankara, l’enjeu est stratégique. Restaurer et moderniser la ligne en particulier le tronçon Syrie–Jordanie rouvrirait un corridor commercial vital entre la Turquie et la mer Rouge. La Turquie pourrait ainsi développer considérablement ses échanges avec l’Arabie Saoudite et la Corne de l’Afrique. Pour Damas en phase de reconstruction, la relance ferroviaire représente une bouée économique autant qu’un signal de normalisation envoyé à la communauté internationale.
Mémoire, identité et soft power
Le Chemin de fer du Hedjaz n’est pas qu’un projet d’infrastructure. C’est un objet de mémoire chargé d’une symbolique islamique et ottomane puissante. Financé sans recours aux puissances étrangères, un tiers de son coût avait été couvert par des donations volontaires de la communauté musulmane mondiale, depuis Singapour jusqu’à l’Amérique du Nord. Sa renaissance, portée par la Turquie d’Erdoğan, s’inscrit dans une rhétorique néo-ottomane assumée, où l’histoire devient argument diplomatique et la coopération régionale, vitrine d’influence.
Conclusion
Le Chemin de fer du Hedjaz traverse à nouveau les colonnes de l’actualité. Ce que l’Empire ottoman avait construit en huit ans au tournant du XXe siècle, trois États Turquie, Syrie, Jordanie tentent aujourd’hui de ressusciter dans un contexte de normalisation post-guerre civile. L’accord du 7 avril 2026 est un signal fort. Reste à savoir si la volonté politique, les financements et la stabilité régionale seront au rendez-vous pour transformer ce mémorandum en trains qui roulent.
Sources : Arab News, Gulf News, Enab Baladi, Daily Sabah, TRT World, The National, Radio Free Syria avril 2026.
Kadir Duran / Bruxelles Korner















































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