Une démocratie à la carte, principes stricts pour les autres, tolérance souple pour soi
« Je vous fais payer trois fois le même produit » : quand une enquête médiatique frappe, et qu’un parti riposte
Il y a quelques jours, j’écrivais cette phrase, volontairement provocatrice : « Je vais faire payer 3 fois le même produit ». Ce n’était pas un slogan gratuit : c’était une critique d’un mécanisme politique bien connu l’empilement de mandats, de fonctions, de jetons, de postes “satellites” présenté comme une seule mission noble, alors qu’il s’agit souvent d’un système de rente institutionnelle.
https://www.bruxelleskorner.com/makale/je-vous-fais-payer-3-fois-le-meme-produit-1174

Et puis l’actualité a rattrapé cette intuition.
Le 3 février 2026, un article publié par Le Soir (Julien Thomas) relaie une enquête de Bruzz visant un député bruxellois : Ilyas El Omari (Team Fouad Ahidar – TFA). Le cœur de l’accusation est lourd : l’utilisation présumée d’un collaborateur parlementaire pour des affaires privées, autrement dit un soupçon de confusion entre ressources publiques et intérêts personnels.
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C’est précisément le type d’affaire qui, dans une démocratie, devrait être traité avec deux exigences simultanées :
la rigueur (faits, preuves, recoupements, contradiction)
la prudence (car l’accusation salit avant même qu’un juge ne tranche)
Ce que dit l’article : une suspicion structurée
Dans le récit médiatique, plusieurs éléments sont mis en avant :
le député visé serait entrepreneur et administrerait (ou aurait administré) de nombreuses sociétés ;
des témoignages cités suggéreraient une priorité accordée à l’activité commerciale ;
et surtout, l’idée centrale : un collaborateur parlementaire aurait été mobilisé pour des tâches liées aux entreprises.
L’article précise que le député n’aurait pas donné suite aux sollicitations, tandis que sa formation politique dément.
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La riposte : le communiqué TFA (03/02/2026)
La réaction est immédiate et cadrée : communiqué de presse, ton ferme, et trois axes de défense :
Procédure interne : les collaborateurs sont recrutés pour du travail parlementaire, contrats encadrés (temps plein/mi-temps), suivi par la secrétaire de groupe.
Légitimité du député : mise en avant de sa présence sur des dossiers techniques (commission spéciale Métro 3, commission Finances, budgets, Bureau/Bureau élargi).
Démenti total : accusations jugées infondées, qualifiées de diffamation ; le collaborateur n’est plus en poste pour travail jugé insuffisant ; aucun fonds public n’aurait servi à autre chose que le cadre contractuel.
Le communiqué ajoute un angle politique : TFA serait ciblée à mesure que les “vétos” se lèvent, et subirait des attaques pour la discréditer.

Lecture Bruxelles Korner : ce que cette affaire dit vraiment
Indépendamment de l’issue car une enquête n’est pas un verdict cette séquence révèle une tension majeure dans la politique bruxelloise :
1) La frontière public/privé est devenue une zone grise
Le danger démocratique ne commence pas forcément par la corruption pénale. Il commence souvent par la banalisation :
un agenda mixte,
des équipes qui “dépannent”,
des missions informelles,
une confusion d’intérêts,
et au final, une impression diffuse : l’élu se sert d’abord de la fonction, et sert ensuite les citoyens.
2) Le sujet n’est pas l’entrepreneuriat c’est l’architecture du contrôle
Être entrepreneur et élu n’est pas un crime. Mais cela exige :
transparence renforcée,
séparation stricte des moyens,
traçabilité des tâches,
et, surtout, contrôles indépendants (pas seulement internes).
Aujourd’hui, la politique adore “se justifier” mais déteste se faire auditer.
3) L’effet médiatique précède toujours la preuve
Le problème contemporain : l’opinion publique juge en temps réel.
Quand un média sort un récit “fort”, le mal est fait. Même si demain, rien n’est établi, la réputation est déjà touchée.
Inversement, si les faits sont établis, le dommage institutionnel est encore plus grave : cela confirmerait l’idée que l’argent public peut être détourné par micro-usages.
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Le nœud central : “payer trois fois”
Mon expression “payer trois fois le même produit” prend ici un sens brutal :
payer une fois : par l’impôt, pour financer l’institution ;
payer deux fois : par les rémunérations, cabinets, assistants, structures ;
payer trois fois : si des moyens publics glissent vers le privé, même partiellement, même ponctuellement.
Ce n’est plus une formule. C’est une question de confiance, donc de stabilité politique.
Ce qu’il faut exiger maintenant
Sans hystérie, sans lynchage, mais avec méthode :
Clarification factuelle : quelles tâches précises ? quelles périodes ? quelles preuves matérielles ?
Contradiction complète : réponse directe du député, pas uniquement du parti.
Vérification indépendante : mécanisme d’audit / contrôle administratif si possible.
Règles bruxelloises plus dures : traçabilité des missions, limitation des zones grises, sanctions claires.

Moment de réflexion :
Le problème, ce n’est pas seulement un nom, un parti, ou un article.
Le problème, c’est que trop d’électeurs ont déjà l’impression que la politique fonctionne comme un business, et que certains mandats deviennent des plateformes personnelles.
Et quand cette impression rencontre une affaire de collaborateur, le soupçon devient un incendie.
Bruxelles n’a pas besoin de show. Elle a besoin de preuves, de règles, et de contrôle.
Pour finir
Il faut arrêter les géométries variables.
Quand un député cumule conseiller communal, mandats para-publics, conseils d’administration il y a un fait simple que trop de gens feignent d’ignorer : le temps n’est pas extensible. Et dans la pratique, une partie du temps de travail “député” sert inévitablement à préparer ou gérer des dossiers liés aux autres fonctions.
Or, ce temps-là est financé :
par le budget public (donc par le contribuable),
et politiquement par l’électorat, qui vote pour un mandat déterminé.
L’électeur ne paie pas un député pour qu’il avance, sur les heures de Parlement, des dossiers de commune ou des intérêts liés à d’autres structures. Même sans “enveloppe” illégale, même sans fraude, le conflit d’intérêt public/privé devient mécanique, parce que la frontière se brouille : qui sert-on, à quel moment, avec quels moyens ?
C’est exactement là que naît l’ambiguïté toxique :
le cumul est présenté comme de “l’engagement”,
alors qu’il fabrique une zone grise où le mandat principal finance les mandats secondaires.
Et dans un contexte politique où un parti sort d’une période de veto (ou de mise à l’écart), la lecture devient immédiatement instrumentalisée :
pour les adversaires, c’est l’occasion de tirer à vue,
pour le parti visé, c’est la preuve d’une attaque politique.
Résultat : on perd l’essentiel.
Ce n’est pas “pour ou contre” un parti. C’est une question de méthode démocratique : clarté des rôles, séparation stricte des missions, et transparence sur l’usage du temps et des moyens.
Parce qu’à force d’accepter ces cumuls et ces confusions, on finit avec une démocratie qui fonctionne à la carte : principes stricts pour les autres, tolérance souple pour soi.
Kadir Duran – Bruxelles Korner














































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