De l’IA au nucléaire : la pensée systémique que j’ai rencontrée à Astana
Par Glenn Agung Hole

Astana, 2026. Photo : Dauren Nabijan / Wikipedia.
En Europe, nous discutons souvent de l’intelligence artificielle sans parler de l’énergie, des centres de données sans parler des réseaux électriques, et de l’éducation sans la relier à la politique industrielle. Lors du National Think Tank Forum à Astana, j’ai découvert une autre approche : technologie, énergie, compétences, infrastructures et marge de manœuvre géopolitique y étaient considérées comme les différentes composantes d’un même système.
En bref
Le Kazakhstan considère la technologie, l’énergie, les compétences et les infrastructures comme un système intégré destiné à renforcer sa marge de manœuvre géopolitique.
Ce qui m’a le plus intéressé lors du National Think Tank Forum à Astana, ce n’est ni un projet particulier ni une annonce politique spécifique. C’est la manière dont les participants raisonnaient.
Le forum, intitulé « Projecting the Future: From Reflecting on Results to a New Agenda », a été organisé le 21 août 2026 par le Kazakhstan Institute for Strategic Studies under the President, le KazISS.
L’intelligence artificielle n’y était pas abordée comme un projet technologique isolé. Les centres de données n’étaient pas considérés comme de simples implantations économiques. L’éducation n’était pas réduite à une politique universitaire, et l’énergie n’était pas discutée indépendamment de l’industrie, de la sécurité et de la géopolitique.
Tout était relié.
Cette même pensée systémique s’est retrouvée lors d’une table ronde distincte organisée par CFive et le Hudson Institute, ainsi que dans mes autres rencontres avec des experts kazakhstanais et internationaux à Astana.
La question n’était pas seulement de savoir ce que le Kazakhstan souhaite construire.
La véritable question était de déterminer quelles capacités le pays doit développer simultanément afin de pouvoir façonner lui-même son avenir.
La stratégie consiste à comprendre les interdépendances
En Europe, nous sommes devenus particulièrement habiles à formuler des stratégies ambitieuses. Nous avons des stratégies pour l’intelligence artificielle, la transition verte, la numérisation, la défense, les compétences et l’industrie.
Le problème est que ces stratégies sont souvent traitées séparément.
Nous discutons de centres de données avant même que la disponibilité de l’électricité et la capacité des réseaux ne soient garanties. Nous voulons devenir des leaders de l’intelligence artificielle, mais nous continuons à traiter l’énergie, les compétences et les infrastructures physiques comme des domaines politiques distincts.
Nous parlons d’autonomie stratégique tout en augmentant notre dépendance à l’égard des plateformes technologiques étrangères, des minerais critiques, des chaînes d’approvisionnement industrielles et des capacités de production extérieures.
À Astana, j’ai rencontré une compréhension beaucoup plus concrète et physique de la technologie.
L’intelligence artificielle ne commence pas avec un algorithme. Elle commence avec l’électricité, la puissance de calcul, les connexions par fibre optique, les systèmes de refroidissement, les compétences, les capitaux et des institutions prévisibles.
Cela peut paraître évident. Pourtant, une grande partie du débat technologique européen continue de reléguer ces conditions matérielles au second plan.
Le Kazakhstan tente, au contraire, de construire une chaîne cohérente :
L’éducation produit les compétences. Les compétences génèrent la recherche et l’innovation. L’intelligence artificielle et les centres de données nécessitent de l’énergie. L’énergie exige des capacités de production et des réseaux électriques. Les investissements nécessitent des institutions prévisibles. Et l’ensemble de ces capacités accroît la marge de manœuvre géopolitique.
C’est le cœur de la pensée systémique que j’ai rencontrée.
L’intelligence artificielle nécessite de l’énergie
Le Kazakhstan affiche clairement son ambition de devenir un acteur régional dans les domaines de la numérisation, du stockage de données et de l’intelligence artificielle.
Mais le pays s’interroge également sur ce que cette ambition implique concrètement pour son système énergétique.
Les autorités prévoient notamment la création d’une « Data Center Valley », fondée sur les capacités énergétiques de la région d’Ekibastuz.
Le président Kassym-Jomart Tokaïev a souligné que les grands centres de données peuvent présenter une consommation électrique comparable à celle d’installations industrielles métallurgiques.
Il s’agit d’un constat essentiel.
Un centre de données n’est pas simplement un service immatériel situé dans le « cloud ».
C’est une infrastructure industrielle fortement consommatrice d’énergie.
Les travaux concernant la première centrale nucléaire du Kazakhstan, dans la région d’Almaty, ont commencé en partenariat avec Rosatom.
Le président a parallèlement indiqué que le pays devait déjà commencer à planifier la construction d’une deuxième, puis d’une troisième centrale nucléaire.
Cette orientation n’est pas uniquement liée à la politique climatique.
Elle concerne également la sécurité énergétique, le développement industriel, la numérisation et la souveraineté nationale.
Il convient toutefois de rester réaliste.
Le système énergétique kazakhstanais reste fortement dépendant des combustibles fossiles.
Selon les statistiques énergétiques nationales du pays, le charbon représentait 45,4 % de la consommation totale d’énergie primaire en 2025.
Les sources renouvelables, hors grande hydroélectricité, représentaient pour leur part 7 % de la production d’électricité.
La transition vers un système énergétique plus diversifié et moderne sera donc complexe, coûteuse et longue.
Le point essentiel n’est pas de prétendre que le Kazakhstan a déjà résolu ce problème.
Il est que le pays traite la politique technologique, la politique énergétique et la politique industrielle comme les composantes d’une seule et même mission stratégique.
C’est une leçon que la Norvège et l’Europe devraient examiner attentivement.
L’éducation comme infrastructure stratégique
L’éducation occupait également une place centrale dans le forum.
Mais elle n’était pas davantage considérée comme un secteur social isolé.
Les discussions portaient sur les universités, les laboratoires de recherche, les formations doctorales, l’intelligence artificielle, le transfert de technologies et la coopération renforcée entre le monde académique, les entreprises et les centres nationaux de compétences.
Le Kazakhstan cherche parallèlement à devenir un centre régional d’éducation et d’enseignement supérieur.
Lors du forum, le ministre des Sciences et de l’Enseignement supérieur, Sayasat Nurbek, a indiqué que le pays accueille désormais 33 filiales d’universités étrangères et plus de 37 000 étudiants internationaux originaires de 92 pays.
L’objectif est à la fois de retenir les talents nationaux, de faire revenir les compétences, et d’attirer des étudiants et des communautés académiques venus de l’étranger.
Il ne s’agit pas uniquement d’une question de prestige international.
Pour un pays qui souhaite passer d’une économie largement fondée sur l’exportation de matières premières à une économie davantage axée sur la connaissance, la capacité académique devient une composante de l’infrastructure nationale.
Les laboratoires, les centres de recherche et les universités acquièrent ainsi une importance stratégique comparable à celle des chemins de fer, des centrales électriques et des réseaux numériques.
Mais l’implantation d’universités étrangères ne constitue pas, en soi, une garantie de développement institutionnel.
Le véritable test sera de savoir si cette politique permet de créer des environnements de recherche autonomes, une meilleure qualité académique, une pensée critique et des liens durables entre la connaissance et l’activité productive.
On peut importer l’enseigne d’une université.
Il est beaucoup plus difficile d’importer une culture de la recherche.
Celle-ci doit se construire dans la durée.
L’infrastructure est aussi une politique étrangère
La géographie du Kazakhstan rend cette pensée systémique indispensable.
Le pays se situe entre la Russie et la Chine, tout en cherchant à renforcer ses relations avec l’Europe, les États-Unis, la Turquie, le Moyen-Orient et le reste de l’Asie.
Cette position confère au Kazakhstan une importance stratégique considérable, mais elle crée également des vulnérabilités.
Un pays sans accès direct aux océans dépend de corridors de transport passant par d’autres États.
Les chemins de fer, les ports, les systèmes douaniers et les postes-frontières ne constituent donc pas simplement des infrastructures économiques.
Ils deviennent des instruments de liberté d’action en matière de politique étrangère.
Cela vaut particulièrement pour le développement du Corridor médian, qui relie la Chine et l’Europe via le Kazakhstan, la mer Caspienne, le Caucase du Sud et la Turquie.
La Banque mondiale estime qu’avec les investissements et les réformes appropriés, ce corridor pourrait tripler les volumes de transport et réduire de moitié les temps de trajet d’ici 2030.
Il s’agit d’un scénario possible, et non d’une garantie.
Sa réalisation suppose une meilleure coordination, des passages frontaliers plus efficaces, davantage de numérisation et la suppression des goulets d’étranglement autour de la mer Caspienne et de la mer Noire.
Mais le Corridor médian ne concerne pas uniquement le transport de marchandises.
Davantage d’itinéraires signifie davantage d’options.
Davantage de partenaires commerciaux signifie une dépendance moindre à un seul acteur.
De meilleures connexions vers l’ouest, l’est et le sud rendent plus difficile la domination de l’espace économique kazakhstanais par une seule grande puissance.
Le Kazakhstan souhaite coopérer avec la Chine, sans devenir totalement dépendant de la Chine.
Il a besoin d’une relation fonctionnelle avec la Russie, sans vouloir rester lié exclusivement à la Russie.
Il cherche à approfondir ses relations avec l’Europe et les États-Unis, mais sans devenir un instrument de la géopolitique occidentale.
La stratégie ne consiste donc pas à choisir un camp.
Elle consiste à développer suffisamment de capacités et de connexions pour pouvoir conserver la liberté de choisir.
La capacité institutionnelle crée la capacité stratégique
Les infrastructures physiques ne suffisent cependant pas.
Les chemins de fer ne créent pas automatiquement des corridors de transport efficaces.
Les centrales électriques ne suffisent pas à créer une économie numérique compétitive.
Les universités ne produisent pas nécessairement de l’innovation.
Et les investissements n’engendrent pas de développement durable lorsque les institutions sont faibles.
Le facteur déterminant est ce que l’on pourrait appeler la capacité de conversion institutionnelle de l’État : sa capacité à transformer les objectifs politiques, les capitaux, les compétences et les ressources naturelles en résultats concrets.
Cela exige des administrations publiques compétentes, des règles prévisibles, une coordination à long terme et la capacité de corriger la trajectoire lorsque certains projets ne fonctionnent pas.
Pendant mon séjour à Astana, j’ai également rencontré des entrepreneurs locaux qui m’ont montré jusqu’où la numérisation pratique avait progressé.
L’enregistrement et l’administration des entreprises, ainsi qu’une grande partie des communications avec les autorités, peuvent être gérés numériquement à partir d’un téléphone portable.
Voilà un exemple concret montrant que la numérisation ne doit pas se limiter aux grandes visions nationales.
Elle doit également réduire les frictions quotidiennes pour les citoyens et les entreprises.
C’est cela, la capacité institutionnelle en pratique.
La nécessaire dimension critique
La pensée systémique ne signifie toutefois pas que toutes les composantes du modèle fonctionnent parfaitement.
Trois jours après le forum, les observateurs électoraux internationaux ont publié leur évaluation préliminaire des élections législatives.
Ils ont estimé que le scrutin avait été techniquement bien préparé, mais qu’il s’était déroulé dans un environnement marqué par un manque de pluralisme politique et des alternatives réelles limitées.
L’OSCE/ODIHR a également évoqué un espace restreint pour les candidats indépendants, la société civile et les médias libres.
Les observateurs ont par ailleurs soulevé des questions concernant certains aspects de la publication de la participation électorale et du dépouillement.
Cette critique ne peut être reléguée à une simple note de bas de page.
Une forte coordination centrale peut faciliter l’élaboration de plans de long terme et la mobilisation des ressources.
Mais lorsque le pouvoir devient excessivement concentré, l’État risque également de perdre certains mécanismes essentiels de correction.
Les environnements de recherche indépendants, les médias ouverts, la concurrence politique et une société civile active ne constituent pas des obstacles à la capacité stratégique.
Ils sont des mécanismes permettant de détecter les erreurs avant qu’elles ne deviennent trop coûteuses.
La même logique s’applique aux think tanks.
Leur valeur ne réside pas uniquement dans leur capacité à expliquer ou à légitimer la politique des autorités.
Ils doivent également être capables de remettre en question les hypothèses de départ, de poser des questions difficiles et de présenter des analyses que les détenteurs du pouvoir ne souhaitent pas nécessairement entendre.
Une stratégie systémique dépourvue de contrepoids critiques peut être extrêmement efficace dans l’application de bonnes décisions.
Mais elle peut également être tout aussi efficace dans l’application de mauvaises décisions.
C’est le paradoxe institutionnel que le Kazakhstan doit gérer.
Ce que la Norvège et l’Europe peuvent apprendre
L’Europe ne doit pas copier le modèle politique du Kazakhstan.
Mais elle devrait étudier sa capacité à comprendre les liens entre technologie, énergie, compétences, industrie et géopolitique.
Nous avons besoin de moins de stratégies conçues indépendamment les unes des autres.
Une stratégie européenne sur l’intelligence artificielle qui ne serait pas accompagnée d’une stratégie énergétique est incomplète.
Une stratégie de défense sans capacité industrielle de production est incomplète.
Une politique de transition écologique sans accès aux minerais, aux réseaux électriques et aux compétences est incomplète.
Une ambition d’autonomie stratégique dépourvue de corridors de transport et de chaînes d’approvisionnement alternatives n’est guère plus qu’un discours.
Le Kazakhstan nous rappelle que la capacité nationale doit être construite comme un système.
L’Europe dispose parallèlement de quelque chose qu’elle doit protéger et renforcer : des sociétés ouvertes, des contrepoids institutionnels et une responsabilité démocratique.
Ces éléments ne sont pas incompatibles avec une stratégie à long terme.
Correctement conçus, ils rendent au contraire la stratégie plus robuste.
La stratégie est l’organisation des dépendances
Ce que je retiens du National Think Tank Forum d’Astana, ce n’est donc pas principalement une liste de projets kazakhstanais.
C’est une manière particulière de penser.
La stratégie ne consiste pas à formuler le plus grand nombre possible d’ambitions.
Elle consiste à comprendre comment les compétences, la technologie, l’énergie, le capital, les infrastructures et les institutions dépendent les uns des autres.
La position géographique du Kazakhstan lui confère une importance stratégique.
Mais elle crée simultanément des dépendances que le pays ne peut simplement faire disparaître.
La réponse d’Astana consiste à multiplier les connexions, développer davantage de capacités propres et créer une plus grande liberté de coopération dans plusieurs directions.
C’est à ce niveau que la pensée systémique devient géopolitique.
Car la souveraineté réelle d’un pays ne se mesure pas uniquement aux frontières dessinées sur une carte ou aux mots inscrits dans une Constitution.
Elle dépend du nombre d’alternatives réelles dont dispose un pays lorsque la pression augmente.
La capacité institutionnelle crée la capacité stratégique. Et la capacité stratégique crée la liberté d’agir.




















































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