J’ai été interdit dans mon rêve
Kadir Duran
Hier soir, j’ai été détenu. J’ai été condamné. J’ai été poursuivi. J’ai même été interdit.
Pourtant, tout cela ne s’est passé que dans un rêve.

Ces derniers temps, on parle de plus en plus de liberté d’expression. À force d’entendre cette expression, on finit par croire que cette liberté est infinie, qu’elle ne connaît aucune frontière. Or, c’est précisément l’inverse.
Hier soir, j’ai découvert que même mes rêves avaient des limites.
Je pensais être libre de penser.
Je me trompais.
Dans mon rêve, chaque fois que je voulais réfléchir à l’Histoire, j’étais arrêté.
Chaque fois que je voulais penser à la religion, j’étais interrompu.
Chaque fois que je voulais réfléchir à la politique, j’étais stoppé.
Au réveil, une évidence s’est imposée : qu’il s’agisse de la réalité ou du rêve, nous vivons toujours à l’intérieur de frontières invisibles.
Nous avons l’impression d’être libres, mais nous évoluons dans un espace délimité par la morale dominante, par les normes sociales et surtout par l’opinion publique.
Aujourd’hui, il reste parfois l’humour pour franchir ces frontières. Longtemps, le rire a permis de remettre en question les certitudes, de provoquer, de faire réfléchir.
Mais même l’humour semble désormais soumis à une règle nouvelle : l’intolérance.
Nous sommes entrés dans une époque où l’on ne plaisante plus avec l’opinion publique.
Cette opinion publique repose sur trois piliers : son histoire, ses croyances et sa capacité à être orientée.
Le jour où vous remettez en question l’un de ces trois piliers, vous entrez dans une zone sensible. Et lorsque ceux qui influencent cette opinion n’apprécient pas votre manière de penser ou de faire rire, les conséquences peuvent être rapides : l’interdiction, la poursuite, parfois même la sanction légale.
Alors une question se pose.
Qui fabrique réellement cette opinion publique ?
Comment naît-elle ?
Qui la façonne ?
Dans quel but ?
Est-elle destinée à protéger la société ou à contrôler ceux qui la composent ?
On nous répète que chacun est libre d’exprimer sa pensée. C’est le fondement même de la philosophie.
Mais la philosophie est-elle encore totalement libre ?
Peut-on réellement penser sans limites lorsque certaines idées deviennent impossibles à exprimer ?
Il existe beaucoup de personnes qui vous encouragent à prendre la parole.
Mais lorsque les difficultés arrivent, lorsque les critiques deviennent des poursuites ou des condamnations, ces mêmes personnes disparaissent souvent.
Dès lors, quelle est la meilleure façon de s’exprimer ?
Faut-il parler devant une foule qui vous applaudit aujourd’hui mais vous abandonnera demain ?
Ou faut-il se taire, jusqu’à ne même plus oser penser certaines choses dans ses propres rêves ?
Les méthodes diffèrent selon les pays.
Les mécanismes changent.
Mais, au fond, le problème reste identique partout : aucune société n’accepte totalement l’anarchie des idées.
Même lorsque vous pensez défendre le bien commun, transmettre une bonne morale ou formuler une réflexion utile, ce qui est considéré comme « bon » dépend finalement de ceux qui possèdent le pouvoir de définir ce qui est acceptable.
Comme le dit l’adage, peut-être que, pour vivre heureux, il faut vivre caché.
Pour ma part, je crois qu’avant de vouloir changer les autres, il faudrait commencer par vivre soi-même le changement que l’on souhaite voir apparaître.
Il y a vingt ou trente ans, de nombreuses personnalités publiques — acteurs, chanteurs, réalisateurs, célébrités — ont parfois commis des actes qui étaient connus sans pour autant être poursuivis.
Aujourd’hui, les mêmes comportements provoquent des scandales immenses.
Des scientifiques, des artistes, des acteurs, des réalisateurs, des personnalités extrêmement puissantes voient leur réputation s’effondrer malgré leur fortune, leur influence ou leur célébrité.
Pourquoi ?
Parce que le politiquement correct a changé.
Et il continuera de changer.
Le politiquement correct n’est pas une vérité absolue.
C’est un mouvement permanent.
Il évolue chaque jour, chaque année, chaque décennie.
Il suit les transformations de l’opinion publique, laquelle évolue elle-même au rythme de la politique menée dans un État.
En réalité, l’opinion publique devient progressivement une force capable de définir ce que chacun pourra penser, dire ou faire demain.
Avec les réseaux sociaux, cette puissance est encore plus considérable.
Pourtant, ceux qui contrôlent réellement cet espace ne sont pas les citoyens.
Ce sont ceux qui disposent du pouvoir politique, économique, médiatique ou technologique.
La politique ne suit plus toujours le citoyen.
De plus en plus souvent, c’est elle qui façonne le citoyen.
Nicolas Machiavel rappelait déjà qu’il fallait être à l’intérieur du pouvoir pour pouvoir agir efficacement sur les institutions et sur l’État.
Cette idée demeure d’une étonnante actualité.
Le politiquement correct n’est donc pas une vérité universelle.
C’est une notion relative, mouvante, qui évolue avec son époque.
Et puisque les époques changent, les limites de la liberté changent elles aussi.
C’est pourquoi, avant d’agir, avant de parler, avant de juger, il faut toujours réfléchir.
Car, à défaut, le risque est grand de devenir solitaire, d’être progressivement effacé de l’espace public, abandonné par ceux qui vous applaudissaient hier.
Le pouvoir, lui, demeure rarement entre les mains de ceux qui contestent. Il reste presque toujours entre les mains de ceux qui définissent ce qui est acceptable.
Cette version conserve votre message tout en lui donnant le ton d’une chronique philosophique et politique, avec un style proche d’un éditorial de presse ou d’une tribune d’opinion.
Aujourd’hui, être correct peut demain être déclaré incorrect.
















































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