Hier j’étais de Gauche, aujourd’hui je suis de Droite
Bruxelles, terrain d’essai d’un “mercato” politique où la conviction sert parfois de paravent
Par Kadir Duran | Bruxelles Korner

À Schaerbeek comme ailleurs, Bruxelles s’habitue à la transhumance et l’électeur finit par trinquer
À Bruxelles, les ruptures partisanes ne se lisent plus seulement comme des accidents de parcours. Elles s’installent, se banalisent, et finissent par ressembler à un mécanisme ordinaire de la vie politique locale. L’élu quitte son parti, invoque la perte de confiance, le désaccord de fond, la dérive d’une ligne, puis continue sa route indépendant, ou sous une autre étiquette. Le public entend le vocabulaire des principes. Les coulisses, elles, parlent souvent le langage des positions.
Car le point sensible, rarement assumé, est celui des revenus et de l’accès aux fonctions. Pas forcément le revenu immédiat du mandat “de base”, parfois modeste, mais l’accès au palier suivant : un poste exécutif, une responsabilité institutionnelle, une place éligible sur une liste, une fonction de groupe, ou un rôle dans l’écosystème qui gravite autour des majorités locales. Dans une région où la fragmentation politique est forte et où les rapports de force se jouent parfois à quelques sièges, la carrière se construit comme un pipeline : visibilité, investiture, influence, puis accès au poste qui structure réellement un parcours. Quand le pipeline se ferme, l’argument des convictions prend souvent le relais dans le récit public.
Ce qui se passe à Bruxelles n’a rien d’ésotérique. Il suffit d’observer la façon dont certains départs s’enchaînent avec une rapidité surprenante, parfois à peine après une élection, parfois au milieu d’une législature, lorsque les arbitrages internes se durcissent. Dans plusieurs communes, ces dernières années, des conseillers ont rompu avec leur formation d’origine, expliquant ne plus s’y reconnaître, ou ne plus pouvoir travailler avec leur équipe. À Evere, le départ de Liridon Demiri du MR, fin 2025, a été justifié par une prise de distance idéologique et une rupture interne. À Schaerbeek, au début de 2026, Salih Demirhan a quitté Les Engagés pour rejoindre le MR, au nom d’un désaccord sur la trajectoire et la stratégie bruxelloises. Dans le même esprit, Emin Özkara avait quitté DéFI en 2025 pour siéger comme indépendant. Et à la Ville de Bruxelles, épisode plus rare encore, deux élus de la Team Fouad Ahidar , Kader Sati et Yousra Nouar avaient annoncé en 2024 qu’ils siégeraient indépendants avant même la prestation de serment, invoquant divergences de valeurs et de méthode. Ces cas, pris séparément, peuvent sembler anecdotiques. Mis bout à bout, ils dessinent une dynamique : celle d’un espace politique où l’étiquette se négocie, se quitte ou se réendosse à mesure que l’utilité électorale et l’accès aux leviers se reconfigurent.
Schaerbeek, l’exemple parfait : “propositions de mandats” et départs vers l’indépendance
Schaerbeek condense tout : rivalités locales, arithmétique de majorité, tensions internes. Très tôt, l’idée circule qu’un siège n’est pas seulement une voix : c’est une variable de négociation. Dans ce contexte, le départ de Youssra Ouchen, élue Team Fouad Ahidar à Schaerbeek, passant indépendante fin 2025, a eu valeur de symptôme. Ce type de geste est politiquement lourd : il ne se limite pas à une querelle interne ; il reconfigure la lisibilité du vote, fragilise l’idée même d’un “bloc” issu des urnes, et installe une incertitude durable sur ce que “vaut” encore une étiquette après le scrutin.
Schaerbeek, d’ailleurs, n’est pas qu’un lieu de départs : c’est aussi un lieu de recrutements, de tentations, de recompositions permanentes. Un terrain où l’on comprend vite que l’identité politique n’est pas seulement une appartenance mais un rapport de force.
Bruxelles-Ville : l’onde de choc Ahidar, entre bascules et éclatement
À l’échelle bruxelloise, Schaerbeek n’est qu’un chapitre. La Ville de Bruxelles a offert une séquence presque didactique. Après l’annonce précoce de Kader Sati et Yousra Nouar de siéger indépendants, le feuilleton s’est poursuivi : début 2025, Achraf Haddach, Kader Sati et Yousra Nouar rejoignent le groupe PS-Vooruit. Puis, en juillet 2025, nouvelle secousse : Ayşe Malçikan quitte à son tour la Team Fouad Ahidar et passe indépendante, dans une ambiance de fracture interne.
Le résultat est concret, mesurable politiquement : un groupe issu des urnes se délite, et l’électeur assiste à une reconfiguration post-vote. Ce n’est pas une abstraction démocratique : c’est l’expérience vécue d’un scrutin dont la “promesse de cohérence” se dissout à mesure que les rapports de force internes s’inversent.
Anderlecht : un miroir de la capitale, entre ralliements et sorties
À Anderlecht, le même mécanisme prend plusieurs formes, comme si la commune rejouait à petite échelle les contradictions de Bruxelles. Fatiha Bouzagou quitte PS+Vooruit pour rejoindre la Team Fouad Ahidar, en invoquant des engagements non respectés et une volonté de changement. À l’inverse, dans les coulisses de la Team Ahidar, le cas Abdurrahman Kaya révèle une autre tension : celle des arbitrages entre mandats, fonctions, trajectoires puisqu’il quitte son siège au conseil communal pour se concentrer sur son mandat au CPAS, entraînant un remplacement.
On voit bien la logique : l’indépendance n’est pas seulement une “position morale”, elle peut devenir un statut transitoire, une manière de rester en jeu quand l’appareil ne vous “porte” plus, ou quand la structure interne ne garantit plus ni place, ni perspective.
Molenbeek, Jette, Forest : la transhumance en série, commune après commune
À Molenbeek, la sortie du MR de deux conseillers communaux Danielle Evraud et Leonidas Papadiz illustre une autre facette : l’élu local qui casse la relation avec l’appareil au nom du respect et de l’écoute, mais qui, dans les faits, ajoute de l’instabilité à un paysage déjà fragmenté.
Ailleurs, la même musique se rejoue sous d’autres noms. À Jette, Le Bao Tran Nguyen quitte la Team Fouad Ahidar pour siéger comme indépendante. À Forest, la bourgmestre Mariam El Hamidine quitte Ecolo et siège comme indépendante dans une séquence de recomposition locale. Ce n’est pas une vague homogène idéologiquement. C’est une vague de mobilité, nourrie par les contraintes locales, les rivalités internes, et la logique de survie politique.
Régional : quand l’appartenance à un groupe devient une question d’oxygène
Au niveau régional, la logique devient plus nette encore. Dans un parlement, l’appartenance à un groupe n’est pas qu’une question de “famille politique” : c’est une question de poids, de temps de parole, d’accès aux ressorts du travail parlementaire, et de capacité à peser sur les équilibres. Michaël Vossaert, élu bruxellois, a quitté DéFI en 2024 pour siéger indépendant en évoquant une rupture de confiance ; son repositionnement ultérieur sur la scène communale illustre ce va-et-vient entre niveaux de pouvoir et opportunités. Fin 2025, Soulaimane El Mokadem, passé indépendant après son départ du PTB, se rattache au groupe PS au Parlement bruxellois via une formule technique, tout en assumant un rapprochement politique.
Même lorsque les arguments invoqués parlent de cohérence, la réalité institutionnelle rappelle une règle simple : un élu isolé pèse peu, tandis qu’un élu “rattaché” retrouve de l’air, des marges, une capacité de peser.
Autre illustration, plus sensible car elle mêle recomposition partisane et controverse judiciaire : Loubna Azghoud et Bertin Mampaka Mankamba, tous deux issus du cdH (devenu Les Engagés), ont rallié le MR en cours de législature et figuraient ensuite en positions visibles sur la liste MR bruxelloise pour les élections régionales de 2024 (Mampaka 4e, Azghoud 5e). Leur arrivée a fait débat, car tous deux sont inculpés dans le cadre de l’“affaire Milquet” (soupçons liés à des engagements de collaborateurs en 2014 et à une enquête pour prise illégale d’intérêt).
Le cas “pratique” qui résume tout : de l’échevinat au Parlement, puis retour “aux sources”
Il existe des trajectoires qui disent plus que des discours, parce qu’elles montrent la logique de la carrière à l’état brut. Le parcours de Sadik Köksal est, à cet égard, un cas d’école bruxellois : ancrage initial au MR, passage par l’exécutif communal à Schaerbeek (échevin), basculer sous l’étiquette DéFI au moment d’accéder au niveau régional, puis retour au MR en 2023.
Ce récit intéresse parce qu’il éclaire le mécanisme : on peut changer d’étiquette sans nécessairement “changer de vie politique”, mais parce que l’étiquette est aussi un véhicule d’accès à un exécutif, puis à un hémicycle, puis à un groupe plus porteur. Et au passage, un point mérite d’être corrigé factuellement : DéFI existe toujours comme parti, même s’il a connu un net recul électoral et a disparu de certains conseils communaux.
Fédéral : De Maegd, le signal que la transhumance n’épargne plus personne
Au niveau fédéral, même logique en pleine lumière : Michel De Maegd quitte le MR et rejoint Les Engagés début janvier 2026. Là encore, on met en avant la ligne et la méthode. Mais l’effet institutionnel est clair : l’appartenance à un parti, à ce niveau, structure l’influence, les rôles, l’accès aux leviers. Un mandat, ce n’est pas seulement une idée, c’est aussi une place et un avenir.
Le “grand écart” Handichi, symbole du basculement assumé
Le passage du PTB au MR le plus commenté de ces dernières années est celui de Youssef Handichi : ancien élu PTB, devenu indépendant, puis annoncé au MR en mars 2024, avant d’être élu à la Chambre lors des élections de juin 2024 (même avec un score de préférences limité, porté par les votes en case de tête).
C’est un symbole, parce que le mouvement traverse tout l’échiquier et confirme que la transhumance n’est plus cantonnée au local : elle atteint le niveau fédéral, où l’on parle pourtant de “vision” et de “cap”.
Le nœud du problème : quitter un parti, c’est souvent quitter une architecture d’accès
On ne sort pas seulement d’un groupe. On sort d’un système de redistribution interne des ressources politiques. Qui décide des places sur les listes ? Qui contrôle les nominations ? Qui distribue la visibilité ? Qui ouvre ou ferme les portes de l’exécutif ? Dans un paysage où les coalitions sont complexes, où les majorités communales reposent sur des équilibres fragiles, la fidélité partisane se retrouve en concurrence avec un calcul simple : rester et s’éteindre, ou partir et redevenir un acteur “négociable”.
C’est ici qu’apparaît le fossé démocratique. L’électeur vote pour une ligne, une marque, un projet, souvent aussi pour une coalition implicite. Lorsque, en cours de route, l’élu change de camp, la justification morale est presque toujours prête : “je ne me reconnais plus”, “je ne fais plus confiance”, “je ne cautionne plus”. Il arrive que ce soit vrai. Mais l’usage mécanique de ces formules finit par produire l’effet inverse : la suspicion. Dans l’opinion, la rupture ressemble moins à un acte de conscience qu’à une optimisation. Et la conviction, à force d’être invoquée comme argument universel, devient un produit rhétorique.
L’électeur paie l’addition
On peut empiler les cas et Bruxelles en offre davantage que les seuls exemples cités ici. Il n’existe pas de tableau officiel consolidant tous les départs, exclusions, ralliements, passages en indépendance et “regroupements techniques” sur l’ensemble des communes et des niveaux de pouvoir. Mais la dynamique est visible, répétitive, et suffisamment volumineuse pour alimenter l’idée qu’on dépasse largement quelques incidents isolés.
Et c’est là que se situe la fracture : l’électeur vote pour une liste, un programme, une équipe, une cohérence. Puis il découvre que le mandat peut se déplacer, se renégocier, se “reconfigurer” après coup. À force, la conclusion s’impose : le vrai scrutin se joue après le vote, dans les couloirs.
Conclusion : la place prime, et la place a un prix
Bruxelles a donc un choix politique à trancher. Soit elle accepte cette mobilité comme une caractéristique structurelle un marché ouvert de mandats et d’alliances au prix d’une défiance croissante. Soit elle se donne les moyens d’en réduire les effets pervers : transparence plus lisible sur l’économie des mandats, règles internes plus claires sur les investitures et les arbitrages, et surtout une culture politique qui assume davantage la part stratégique des ruptures au lieu de les habiller systématiquement de vertu.
Au fond, la formule “Hier j’étais de Gauche, aujourd’hui je suis de Droite” choque parce qu’elle dit tout haut ce que beaucoup soupçonnent : à Bruxelles, la cohérence peut être réelle, mais elle est parfois secondaire. Ce qui prime, trop souvent, c’est la place et la place, ici, a un prix.
Pas d'argent pas de parti !











































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