Que pense réellement l’armée belge de la Mission Économique Belge (BEM) en Turquie ?
Derrière les discours diplomatiques et économiques de la Mission économique belge en Turquie se cache une réalité beaucoup plus stratégique : Bruxelles commence progressivement à considérer Ankara non plus uniquement comme un partenaire commercial, mais comme un acteur industriel et militaire devenu incontournable dans le nouvel échiquier sécuritaire européen.
La présence même d’un attaché de défense et de représentants liés au secteur militaire dans une mission économique officielle belge constitue déjà un signal politique fort. Il y a encore quelques années, associer industrie de défense et diplomatie économique dans une mission royale aurait été politiquement sensible en Belgique. Aujourd’hui, le contexte géopolitique a totalement changé.
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https://youtu.be/5xPdlI2JPts
La guerre en Ukraine a modifié la lecture stratégique belge
Depuis l’invasion russe de l’Ukraine, les capitales européennes ont brutalement redécouvert plusieurs réalités :
l’Europe manque de capacités de production militaire ;
les stocks de munitions sont insuffisants ;
les délais de livraison industriels européens sont devenus extrêmement longs ;
la dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis reste massive.
Dans ce contexte, la Turquie attire désormais l’attention de nombreuses armées européennes, y compris la Défense belge.
Ankara possède aujourd’hui un écosystème militaire extrêmement développé :
drones ;
électronique militaire ;
blindés ;
textile tactique ;
munitions ;
naval ;
cybersécurité ;
technologies duales.
Avec plus de 3 500 entreprises actives dans le secteur, la Turquie est devenue l’un des rares pays de l’OTAN capables de produire rapidement et à grande échelle.

Ce que l’armée belge voit positivement
1. Une capacité industrielle réelle
Le point qui impressionne le plus les observateurs européens est la vitesse de production turque.
Alors que certaines commandes européennes nécessitent parfois plusieurs années d’attente, la Turquie conserve encore des capacités industrielles disponibles.
Pour une Europe en réarmement accéléré, cela représente un avantage considérable.
2. Une industrie “combat proven”
Le terme revient constamment dans les échanges militaires : combat proven.
Les équipements turcs ont été utilisés :
en Syrie ;
en Libye ;
au Haut-Karabakh ;
en Irak ;
dans différentes opérations anti-terroristes.
Autrement dit : les systèmes turcs ont été testés en conditions réelles.
Cela intéresse fortement les états-majors européens.
3. Le modèle d’autonomie stratégique turc
L’armée belge observe aussi la manière dont la Turquie a construit son autonomie industrielle après les sanctions internationales liées à Chypre en 1974.
Pour plusieurs analystes européens, Ankara a réussi ce que beaucoup de pays européens tentent aujourd’hui :
développer une industrie nationale ;
réduire la dépendance extérieure ;
intégrer startups, universités et groupes industriels ;
accélérer l’innovation militaire.
Mais les réserves restent importantes
La relation n’est toutefois pas dénuée de méfiances.
Propriété intellectuelle
Certaines entreprises européennes restent prudentes concernant :
la protection technologique ;
les transferts de savoir-faire ;
les risques de reproduction industrielle.
Licences d’exportation
Même si plusieurs intervenants reconnaissent une amélioration récente, la question des exportations reste sensible.
Les changements géopolitiques rapides de la région peuvent parfois compliquer certains partenariats.
Position géopolitique autonome de la Turquie
La Turquie reste un allié OTAN… mais avec une politique étrangère indépendante :
relation avec la Russie ;
autonomie diplomatique ;
ambitions régionales ;
doctrine stratégique propre.
À Bruxelles, cela suscite à la fois intérêt et prudence.

Le cas Baykar : le symbole du changement
La visite de Baykar pendant la mission est probablement l’illustration la plus forte de cette évolution.
Baykar est devenu en quelques années un symbole mondial :
drones Bayraktar ;
succès opérationnels ;
exportations internationales ;
montée en puissance technologique turque.
Le fait qu’une délégation économique belge de haut niveau visite officiellement l’entreprise montre que la Belgique ne considère plus l’industrie de défense turque comme périphérique, mais comme un partenaire potentiel dans certains segments stratégiques.
Une mutation silencieuse de la vision belge
En réalité, cette mission révèle quelque chose de plus profond :
L’Europe entre progressivement dans une logique de réindustrialisation sécuritaire.
Et dans cette nouvelle architecture :
la Turquie devient un hub industriel militaire régional ;
la Belgique cherche des partenariats pragmatiques ;
les considérations économiques et sécuritaires fusionnent de plus en plus.
Il y a encore dix ans, les relations Belgique-Turquie étaient principalement abordées sous l’angle migratoire ou diplomatique.
Aujourd’hui, elles se déplacent aussi vers :
la défense ;
l’industrie stratégique ;
la souveraineté technologique ;
les chaînes d’approvisionnement militaires.
C’est probablement le véritable message politique caché derrière cette Mission Économique Belge en Turquie.
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner
LE DISCOURS DE L'ATTACHE DE LA DEFENSE DANI BEERINCKX
« Les opportunités pour l’industrie belge de la défense ici, en Turquie »
« Merci Tim pour cette question. Je dirais qu’il y a encore cinq ans, il aurait été impensable qu’un attaché de défense participe à une table ronde lors d’une mission économique. Cela montre déjà à quel point la réalité géopolitique et l’état d’esprit stratégique ont changé aujourd’hui. La géopolitique joue désormais un rôle central.
Mais pour comprendre la Turquie, il faut remonter à plus de cinquante ans. En 1974, après l’intervention turque à Chypre, la Turquie a subi d’importantes sanctions internationales. Cela a constitué un véritable électrochoc pour Ankara. C’est à partir de ce moment-là qu’a commencé la volonté turque de construire une autonomie stratégique et industrielle dans le domaine de la défense.
En Belgique et en Europe, ce réveil stratégique est arrivé beaucoup plus récemment, il y a environ quatre ans, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Lorsque vous venez en Turquie aujourd’hui, vous découvrez un écosystème de défense extrêmement développé. Cet écosystème regroupe plus de 3 500 entreprises, allant de grands groupes comme Aselsan, qui compte plus de 15 000 employés, jusqu’à de nombreuses start-ups innovantes.
On peut donc dire que l’industrie de défense turque constitue, pour certains d’entre nous, un modèle intéressant à observer.
Au cours des prochains jours, les participants qui visiteront les entreprises du secteur entendront souvent deux expressions : “indigenous” et “combat proven”.
“Indigenous”, car les Turcs sont particulièrement fiers de concevoir et produire eux-mêmes leurs équipements militaires.
“Combat proven”, parce qu’une grande partie du matériel utilisé par les forces armées turques a été testée en conditions réelles d’opérations.
Ce que vous trouverez ici, c’est donc un écosystème mature, structuré et capable de produire des équipements de qualité.
Où se situent les opportunités ?
D’abord dans les partenariats technologiques.
Ensuite dans l’intégration des chaînes d’approvisionnement.
Et enfin dans les capacités de production.
Aujourd’hui, si vous souhaitez commander certaines munitions ou équipements militaires en Europe, les délais peuvent parfois dépasser dix ans. En Turquie, il existe encore une capacité industrielle importante permettant de produire rapidement.
Évidemment, faire des affaires en Turquie comporte aussi certains risques. Par le passé, la question du respect de la propriété intellectuelle ou celle des licences d’exportation suscitaient des inquiétudes chez plusieurs entreprises étrangères.
Mais je pense qu’aujourd’hui, notamment sur les licences d’exportation, les choses ont considérablement évolué.
Je préfère toujours regarder les exemples positifs.
Lorsque l’on voit des entreprises solides comme ABC, John Cockerill Defense ou encore d’autres sociétés belges actives en Turquie depuis plusieurs années avec des résultats positifs, cela montre qu’une coopération durable est possible.
Je peux également citer l’entreprise textile SUN, qui fabrique les vêtements des forces armées belges. Toute la partie protection intégrée dans ces équipements est produite ici en Turquie, chez Ipeks Savunma, depuis déjà plusieurs années.
Personnellement, j’en suis convaincu : il existe de réelles opportunités en Turquie. Et je pense que les entreprises qui ont visité Baykar aujourd’hui ont pu le constater elles-mêmes. »
« Merci beaucoup.
Merci Dani. Merci également à nos trois autres intervenants pour leurs analyses très concrètes.
Je reconnais beaucoup de visages familiers dans la salle, et je sais qu’il existe ici, parmi le public, encore davantage d’expertise sur la Turquie que sur cette scène.
Il est donc temps de commencer le networking et d’échanger entre vous.
Dans quelques instants, le premier événement de réseautage débutera dans la salle voisine… »





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