BRUXELLES KORNER / Analyse géopolitique | Avril 2026 / GÉOPOLITIQUE & ORDRE MONDIAL
Ormuz : le veto russo-chinois, ou la fracture assumée de l’ordre mondial
Par Kadir Duran — Bruxelles Korner
Un veto qui dépasse largement le Golfe
Le blocage par la Russie et la Chine d’une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies portant sur le détroit d’Ormuz ne constitue pas un simple épisode diplomatique parmi d’autres. C’est, dans sa substance et dans ses effets, un signal stratégique de première magnitude l’expression d’une volonté délibérée de remodeler les règles du jeu de la sécurité internationale.

Le texte soumis au vote, porté par Bahreïn et soutenu par les États-Unis ainsi que par plusieurs monarchies du Golfe, poursuivait trois objectifs complémentaires : exiger le déblocage effectif du détroit, encourager la mise en place d’escortes navales internationales, et poser les bases d’un mécanisme de sécurisation maritime coordonnée. Le résultat du scrutin fut sans ambiguïté sur le fond : onze voix pour, deux contre celles de Moscou et de Pékin , deux abstentions. Une majorité claire, donc. Mais une majorité aussitôt neutralisée par l’exercice du droit de veto.
Ce n’est pas la première fois que le Conseil de sécurité voit une initiative majoritaire échouer sous le coup d’un veto. Mais c’est peut-être la première fois que ce mécanisme est utilisé aussi ouvertement comme instrument d’architecture géopolitique, et non simplement comme outil de protection d’intérêts nationaux immédiats.
Ormuz : un choke point vital
Pour saisir la portée de ce veto, il convient de rappeler ce qu’est le détroit d’Ormuz dans l’économie mondiale. Ce n’est pas un simple couloir maritime parmi d’autres : c’est l’un des principaux points d’étranglement énergétiques de la planète. Environ vingt pour cent du pétrole mondial y transite chaque jour, reliant le Golfe persique à l’océan Indien selon un axe que nulle route alternative ne peut absorber à court terme. La zone est par ailleurs sous tension permanente en raison de la présence iranienne sur ses rives septentrionales.
Toute perturbation significative dans ce détroit produit des effets en cascade immédiats : une volatilité brutale des prix du pétrole sur les marchés internationaux, une insécurité logistique affectant l’ensemble des chaînes d’approvisionnement mondiales, et potentiellement une réaction militaire dont les contours restent, par définition, imprévisibles. C’est précisément parce que les enjeux sont aussi élevés que la décision russo-chinoise revêt une signification qui transcende largement la question maritime.
Pourquoi Moscou et Pékin bloquent
Le veto russo-chinois repose sur une logique froide, cohérente, et résolument stratégique. Trois raisonnements s’y superposent, distincts dans leur formulation mais convergents dans leur finalité.
Le premier est un refus de toute militarisation occidentale de la zone. Le texte soumis au vote, même dans sa version édulcorée, ouvrait la voie à une présence navale accrue des puissances occidentales dans un théâtre déjà sous haute tension. Pour Moscou comme pour Pékin, cette perspective s’apparente à une projection de puissance déguisée sous les habits du droit international une manœuvre dont ils refusent de valider le cadre normatif.
Le second raisonnement est celui de la protection indirecte de l’Iran. Téhéran demeure en effet un partenaire stratégique essentiel pour les deux puissances, quoique sur des registres distincts : corridor énergétique de premier plan pour la Chine, levier géopolitique anti-occidental de longue portée pour la Russie. Permettre l’adoption d’une résolution coercitive à l’encontre des intérêts iraniens dans le détroit aurait affaibli cet axe trilatéral au moment précis où il constitue un pivot de la stratégie eurasiatique des deux puissances.
Le troisième raisonnement, enfin, est peut-être le plus structurant : la remise en cause du monopole normatif occidental. Ce veto s’inscrit dans une tendance lourde et délibérée celle qui consiste à contester le fait que Washington, et plus largement le bloc occidental, définissent seuls les règles de la sécurité internationale. En bloquant cette résolution, Moscou et Pékin ne s’opposent pas à une initiative particulière : ils contestent une prétention à l’universalité.
Une ONU paralysée, un monde fragmenté
Ce vote illustre une réalité devenue structurelle, que les chancelleries occidentales peinent encore à intégrer pleinement dans leur lecture du monde. Le Conseil de sécurité des Nations unies est désormais incapable d’agir efficacement sur les crises majeures dès lors que celles-ci touchent aux intérêts directs ou indirects des membres permanents. Le droit de veto, conçu à San Francisco en 1945 comme une garantie d’équilibre entre grandes puissances, est aujourd’hui devenu un outil de confrontation stratégique, au service non plus de la stabilité collective mais de la compétition entre blocs.
Ce constat conduit à une conclusion plus large : la gouvernance mondiale bascule vers un modèle multipolaire conflictuel, dans lequel les institutions héritées de l’après-guerre ne jouent plus le rôle de régulateurs, mais celui de théâtres où se jouent des rapports de force que ces mêmes institutions sont incapables de trancher. L’ONU n’est plus le lieu de la résolution des crises , elle en est le miroir fidèle.

Conséquences immédiates et implications de long terme
Sur le terrain, le veto accroît mécaniquement le risque d’initiatives unilatérales. Privées d’un mandat onusien, les puissances favorables à la sécurisation du détroit pourraient organiser des escortes navales hors cadre multilatéral , ce qui, loin de stabiliser la situation, alimenterait les tensions militaires indirectes dans le Golfe et risquerait de provoquer des incidents dont l’escalade serait difficile à maîtriser.
Sur les marchés, l’incertitude entretenue autour d’Ormuz exerce une pression haussière structurelle sur les prix de l’énergie. Les opérateurs économiques, qu’il s’agisse de compagnies pétrolières, d’armateurs ou de gestionnaires de chaînes logistiques, intègrent désormais ce risque dans leurs calculs de façon permanente plutôt que conjoncturelle.
Sur le plan de l’équilibre global, enfin, ce veto renforce le clivage entre le bloc occidental et le bloc eurasiatique. À plus long terme, il s’inscrit dans une dynamique de dé-dollarisation énergétique progressive : en consolidant leur emprise sur les flux pétroliers du Golfe, la Russie et la Chine se dotent d’instruments supplémentaires pour contourner les mécanismes financiers dominés par le dollar.
LECTURE BRUXELLES KORNER
Ce veto n’est pas un blocage. C’est une déclaration d’architecture mondiale. Nous ne sommes plus dans un système où les crises se résolvent par consensus international ou du moins, nous n’y sommes plus que de manière très marginale, pour les dossiers où les intérêts des grandes puissances ne se trouvent pas directement en jeu. Nous sommes entrés dans un système où chaque crise devient un terrain d’affrontement entre puissances, où chaque vote au Conseil de sécurité est une déclaration de positionnement, et où les institutions multilatérales servent davantage à signaler des intentions qu’à produire des solutions.
Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un passage maritime. C’est désormais un thermomètre du nouvel ordre mondial ou plutôt de son désordre constitutif. Et la fièvre qu’il indique n’a pas vocation à retomber de sitôt.
Par Kadir Duran — Bruxelles Korner










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