Fumée blanche à Bruxelles : Métro 3 gelé, Good Move rebaptisé, et un gouvernement sous contrainte
Par Kadir Duran | Bruxelles Korner
Il aura fallu 614 jours de blocage, trois jours de conclave et une pression institutionnelle maximale pour que Bruxelles voie enfin s’élever la fumée blanche. Réunis depuis mardi matin à la Fondation Universitaire, les négociateurs du MR, du PS, des Engagés, de Groen, Vooruit, du CD&V et d’Anders sont parvenus à un accord de gouvernement, mettant fin à l’une des plus longues paralysies politiques de l’histoire régionale.

L’image, soigneusement mise en scène par le formateur Georges-Louis Bouchez, évoque le Vatican. Mais derrière le symbole, c’est une réalité plus austère qui s’impose : ce gouvernement naît sous contrainte budgétaire, sous pression institutionnelle et dans un climat de fracture politique persistante.
Une majorité solide sur le papier, fragile dans sa légitimité politique
La coalition rassemble 55 députés sur 89, avec une majorité dans les deux groupes linguistiques :
46 sièges sur 72 côté francophone
9 sièges sur 17 côté néerlandophone
Institutionnellement, la majorité est incontestable. Politiquement, elle soulève déjà des critiques.

Certaines formations désormais au cœur du pouvoir ont reculé électoralement, tandis que d’autres forces émergentes, pourtant renforcées dans les urnes, ont été écartées du processus. Ce décalage entre légitimité électorale et légitimité institutionnelle constitue l’une des premières fragilités du futur exécutif.
Après deux années d’affaires courantes, Bruxelles dispose enfin d’un gouvernement. Mais il s’agit avant tout d’un gouvernement de nécessité.

Métro 3 gelé : la réalité budgétaire rattrape l’ambition politique
Le tournant le plus spectaculaire concerne le projet Métro 3, longtemps présenté comme l’épine dorsale de la mobilité future bruxelloise.
Contrairement aux ambitions initiales, le projet n’est pas formellement abandonné, mais placé en pause structurelle à long terme. Certains chantiers déjà engagés seront poursuivis afin d’éviter des conséquences techniques, juridiques ou financières plus lourdes.
Ce gel constitue une reconnaissance implicite : Bruxelles n’a plus, à court terme, la capacité financière de porter seule un projet d’une telle ampleur.
En substitution, la majorité privilégie désormais une solution basée sur le tram, appelée à compléter la boucle de transport. Ce choix marque une rupture stratégique profonde : la capitale renonce temporairement à un modèle d’infrastructure lourde au profit d’un système plus flexible et financièrement soutenable.
Ce n’est pas seulement un ajustement technique. C’est un changement de doctrine.
Good Move disparaît : la fin d’un symbole devenu politiquement toxique
Autre décision majeure : le plan Good Move changera de nom et sera profondément recalibré.
Ce plan, conçu pour transformer la mobilité urbaine, est devenu au fil du temps un marqueur de tensions sociales et politiques. Contesté dans plusieurs communes, critiqué par de nombreux citoyens et instrumentalisé politiquement, il s’était transformé en symbole de fracture entre institutions et population.
Le futur gouvernement ne renonce pas à l’objectif d’améliorer la mobilité. Mais il enterre la marque.
Ce rebranding vise à désamorcer un conflit politique devenu structurel, tout en conservant une politique de mobilité adaptée aux contraintes urbaines contemporaines.
Objectif central : retour à l’équilibre budgétaire en 2029
Le cœur de l’accord est financier.
La Région s’engage sur une trajectoire de retour à l’équilibre budgétaire d’ici 2029, avec un effort cumulé de l’ordre d’un milliard d’euros sur la législature.
Cet effort reposera sur :
des économies structurelles,
une rationalisation des dépenses publiques,
une redéfinition des priorités d’investissement,
et des réformes destinées à stabiliser durablement les finances régionales.
Avec une dette avoisinant les 16 milliards d’euros, Bruxelles n’a plus de marge d’erreur.
Cet objectif constitue autant une nécessité économique qu’un test de crédibilité politique.
Propreté, sécurité et gouvernance : restaurer l’autorité d’une Région fragilisée
Le futur exécutif entend également agir sur les domaines les plus visibles de la crise bruxelloise :
renforcement de la sécurité,
amélioration de la propreté urbaine,
stabilisation des organismes publics stratégiques,
restauration de l’efficacité administrative.
Ces priorités traduisent une réalité : Bruxelles souffre d’un affaiblissement progressif de son autorité institutionnelle et de la confiance publique.
Le nouveau gouvernement devra restaurer cette crédibilité.
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Fouad Ahidar et l’opposition : “Je crains le pire”
La réaction de Fouad Ahidar illustre les tensions persistantes.
Pour lui, cet accord intervient après que la Région a atteint un niveau critique de dette et après plus de deux ans de paralysie. Il souligne que plusieurs partis aujourd’hui au pouvoir ont contribué à la situation actuelle.
Son avertissement est clair : l’opposition sera présente pour surveiller, confronter et exiger des résultats.
Au-delà de la critique politique, cette réaction reflète une inquiétude plus large : celle d’une partie de la population qui doute de la capacité de ce gouvernement à inverser la trajectoire.

Une fumée blanche, mais pas encore une renaissance
Cet accord met fin à une impasse historique. Il redonne à Bruxelles un gouvernement de plein exercice. Il restaure une capacité d’action institutionnelle.
Mais il ne résout pas tout.
Le nouveau gouvernement hérite d’une Région fragilisée financièrement, politiquement et socialement. Il devra faire des choix difficiles, arbitrer entre discipline budgétaire et stabilité sociale, et restaurer la confiance dans des institutions affaiblies.
La fumée blanche marque la fin du blocage.
Elle marque surtout le début de l’épreuve.
Note de la rédaction: “À Bruxelles, perdre ne disqualifie pas : ça repositionne. Vooruit, CD&V et Anders, en recul dans les urnes, s’installent pourtant au gouvernement. La leçon est brutale : ce n’est pas le score qui gouverne, c’est l’arithmétique et la clé linguistique.”
Kadir Duran
Bruxelles Korner











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