Alors que l’Europe cherche du gaz, le Turkménistan reste silencieux
Kadir Duran / Bruxelles Korner, Analyse – UE, mer Caspienne, Asie centrale
Alors que l’Union européenne poursuit sa stratégie de diversification énergétique pour réduire ses dépendances structurelles, un acteur majeur demeure étonnamment absent des débats : le Turkménistan. Doté de l’une des plus grandes réserves gazières au monde, ce pays d’Asie centrale reste en marge des grands flux énergétiques euro-caspiens. Ce silence n’est pas une anomalie technique, mais le résultat d’un choix politique assumé, aux conséquences géopolitiques durables.

Turkménistan : pourquoi le géant gazier d’Asie centrale reste à l’écart du jeu énergétique mondial
Le Turkménistan dispose de l’un des sous-sols gaziers les plus riches de la planète. Ses réserves prouvées le placent au rang des grandes puissances énergétiques potentielles, au même niveau que certains acteurs clés du Moyen-Orient. Pourtant, dans les débats européens sur la sécurité énergétique, son nom apparaît rarement. À l’heure où l’Union européenne cherche à diversifier ses approvisionnements et à réduire ses dépendances structurelles, cette absence interroge.
Ce paradoxe n’est ni technique ni géologique. Il est politique, stratégique et géopolitique.
1. Le potentiel gazier : colosse aux pieds d’argile
Le Turkménistan détient des réserves estimées parmi les plus vastes au monde, notamment le champ géant de Galkynysh et d’autres gisements anciens comme Dauletabad.
Malgré ce potentiel, sa production et ses exportations restent concentrées vers l’Est, surtout vers la Chine via le réseau de pipelines d’Asie centrale. Jusqu’à 35–40 milliards de m³ par an y sont exportés, ce qui en fait un fournisseur majeur pour Pékin face à une Russie qui perd en compétitivité sur ce marché.
2. La dépendance à la Chine et les pressions du marché
Cette prédominance des flux vers la Chine est une épée à double tranchant. Elle assure des débouchés stables mais expose Ashgabat à une pression de prix croissante et à une dépendance stratégique vis-à-vis d’un seul partenaire. Ce déséquilibre est d’autant plus préoccupant que la Chine diversifie elle-même ses sources d’approvisionnement énergétique, notamment via des importations de gaz russe et du Power of Siberia.
3. L’Europe entre ambition et réalité
Europe : une opportunité stratégique
L’Union européenne, fragilisée par ses dépendances énergétiques notamment envers la Russie cherche à diversifier ses importations. À ce titre, le gaz turkmène représente une option attrayante sur le papier, susceptible de réduire le risque de dépendance unique à l’Est.
Obstacles structurels
Toutefois, l’exportation vers l’Europe se heurte à un verrou logistique majeur : l’absence d’infrastructure directe. Le projet de gazoduc transcaspien qui passerait sous la mer Caspienne pour relier le Turkménistan à l’Azerbaïdjan puis au corridor gazier européen est débattu depuis les années 1990, mais reste bloqué pour des raisons financières, juridiques et politiques. La délimitation des eaux caspiennes, les financements de l’investissement et l’arbitrage géopolitique entre puissances régionales retardent sa mise en œuvre.
Alternatives partielles : voies Swap
En attendant, Ashgabat a tenté de contourner ces contraintes via des accords de « swap » gazier avec l’Iran et la Turquie, permettant de livrer jusqu’à quelques milliards de mètres cubes vers la Turquie, qui pourrait ensuite servir de hub vers l’Europe mais ces flux restent marginaux face aux besoins du continent.
4. Diplomatie énergétique et repositionnements
Le Turkménistan a récemment intensifié sa diplomatie gazière. En marge des conférences internationales et par l’intermédiaire d’acteurs comme le Global Gas Centre, Ashgabat multiplie les contacts avec des opérateurs européens et d’Asie du Sud tout en cherchant à atténuer sa dépendance aux hydrocarbures chinois.
Cette stratégie vise non seulement à ouvrir de nouveaux marchés (y compris des discussions autour du gazoduc TAPI vers l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde), mais aussi à renforcer sa position commerciale à Pékin en créant une concurrence potentielle.
5. Enjeux géopolitiques plus larges
La place du Turkménistan dans la configuration énergétique eurasiatique est symptomatique des transformations géopolitiques post-russe. Alors que Moscou perd du terrain en Chine et en Europe, Ashgabat bien que politiquement isolé et autoritaire , émerge comme un vecteur de diversification pour les marchés. Mais son manque d’accès direct au marché européen, combiné à ses contraintes géopolitiques régionales, maintient son rôle encore marginal dans l’équation énergétique de l’UE.
Le Turkménistan possède un potentiel gazier considérable, mais son impact réel sur les marchés européens reste conditionné par des choix d’investissement, des compromis politiques et l’édification d’infrastructures transnationales complexes. Tant que le gaz transcaspien n’est pas réalisé et que des routes alternatives ne sont pas pleinement opérationnelles, Ashgabat demeurera dépendant d’un marché asiatique dominant et d’accords régionaux limités, plutôt qu’un partenaire stratégique à grande échelle pour Bruxelles.

Une richesse gazière sous-exploitée par choix politique
Le cœur du problème réside dans la doctrine officielle de neutralité permanente adoptée par Achgabat depuis l’indépendance. Cette neutralité, reconnue par les Nations unies, a progressivement évolué vers une forme d’isolement stratégique, limitant volontairement :
les alliances énergétiques structurantes,
l’ouverture aux majors internationales,
l’intégration dans les grands corridors d’exportation.
Dans le secteur gazier, cette approche se traduit par un contrôle étatique total, une forte opacité contractuelle et une méfiance assumée vis-à-vis des partenaires occidentaux. Développer pleinement les réserves impliquerait une exposition internationale accrue, jugée incompatible avec la stabilité interne du régime.
La Chine, partenaire unique et verrou stratégique
Dans les faits, le Turkménistan n’est pas totalement isolé. Il est étroitement arrimé à la Chine, principal – et quasi unique – client de son gaz.
Cette relation présente plusieurs limites structurelles :
Pékin fixe des conditions commerciales asymétriques.
Une part significative du gaz exporté sert au remboursement de prêts chinois.
L’absence d’alternative prive Achgabat de tout levier de négociation.
Le résultat est une dépendance qui sécurise les revenus à court terme, mais neutralise toute ambition géopolitique à long terme.
Le verrou caspien : quand la géographie rencontre la politique
L’obstacle majeur reste l’accès aux marchés européens. Théoriquement, le Turkménistan pourrait rejoindre le corridor gazier sud via la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et la Turquie. En pratique, le projet de gazoduc transcaspien demeure bloqué.
Les raisons sont multiples :
rivalités régionales persistantes,
réticences russes et iraniennes,
incertitudes juridiques longtemps liées au statut de la mer Caspienne,
absence de volonté politique ferme à Achgabat.
Vers le sud, le projet TAPI (Turkménistan–افغانستان–Pakistan–Inde) reste largement théorique, l’instabilité afghane rendant toute sécurisation illusoire.
Alors que Bruxelles multiplie les partenariats énergétiques et les corridors d’approvisionnement, le Turkménistan, géant gazier potentiel continue d’observer à distance. Neutralité rigide, dépendance chinoise et absence de stratégie régionale transforment une richesse stratégique en puissance latente inexploitable.
Comparatif régional : trois États, trois visions de l’énergie
C’est ici que la comparaison régionale devient éclairante.
Azerbaïdjan : l’énergie comme instrument d’influence
L’Azerbaïdjan dispose de réserves bien plus modestes que celles du Turkménistan. Pourtant, Bakou a su se positionner comme fournisseur stratégique de l’Union européenne.
Ce succès repose sur :
une ouverture assumée aux majors occidentales,
une diplomatie énergétique proactive,
la construction d’un corridor complet (SCP–TANAP–TAP).
Depuis la crise énergétique européenne, Bakou est devenu un acteur courtisé, malgré ses limites internes et régionales.
Choix clé : accepter l’interdépendance pour gagner de l’influence.
Kazakhstan : pragmatisme et multi-vectorialité
Le Kazakhstan, davantage connu pour son pétrole que pour son gaz, a adopté une stratégie multi-vectorielle équilibrée.
Astana coopère simultanément avec :
la Russie,
la Chine,
l’Union européenne,
les États-Unis.
Grâce à une gouvernance plus lisible et à des partenariats structurés avec des acteurs internationaux, le pays a transformé ses ressources en levier diplomatique et économique, sans remise en cause du contrôle étatique.
Choix clé : ouverture maîtrisée plutôt qu’isolement défensif.
Turkménistan : abondance sans projection
Face à ces deux modèles, le Turkménistan apparaît comme un contre-exemple :
réserves supérieures,
mais absence de corridors diversifiés,
dépendance à un seul client,
influence régionale marginale.
Là où Bakou et Astana ont utilisé l’énergie comme outil de politique étrangère, Achgabat l’a confinée à une fonction budgétaire interne, sous contrôle étroit du pouvoir.
UE – Caspienne – Asie centrale : une opportunité manquée
Pour l’Union européenne, le gaz turkmène représente une opportunité théorique majeure :
diversification post-russe,
complément aux flux azerbaïdjanais,
renforcement du corridor sud.
Mais cette opportunité se heurte à une réalité politique :
sans réforme de gouvernance, sans garanties contractuelles et sans engagement régional clair, le Turkménistan reste un partenaire hautement imprévisible.
Analyse : Turkménistan : un géant gazier face à ses contradictions logistiques et géopolitiques
Dans le grand jeu de l’énergie eurasiatique, le Turkménistan reste l’un des acteurs les plus discrets et pourtant potentiellement transformateurs du marché gazier mondial. Fort de l’une des plus importantes réserves de gaz naturel de la planète, ce pays d’Asie centrale est aujourd’hui au centre d’un débat stratégique : peut-il devenir un fournisseur crédible pour l’Europe ou restera-t-il essentiellement captif de l’axe sino-russe ?
Conclusion : un géant gazier volontairement silencieux
Le sous-développement gazier du Turkménistan n’est pas une fatalité. C’est le produit d’un choix stratégique rationnel du point de vue du régime, mais coûteux économiquement et géopolitiquement.
Dans un espace caspien de plus en plus structuré autour de flux, de corridors et d’interdépendances, Achgabat demeure un acteur immobile, riche en ressources mais pauvre en leviers.
Tant que la neutralité restera synonyme d’isolement, le gaz turkmène restera une puissance latente, et non un instrument d’influence dans le grand jeu énergétique entre l’Europe et l’Asie centrale.
Analyse comparative — coûts d’infrastructures par scénario d’exportation
Hypothèse de travail
On compare surtout les coûts “d’accès au marché” (CAPEX d’infrastructure) et les risques de réalisation, pas le prix du gaz au puits.
Tableau comparatif (CAPEX + faisabilité)
| Scénario | Route | État | Volumes plausibles (ordre de grandeur) | CAPEX d’infrastructure (ordre de grandeur) | Points de blocage dominants |
|---|---|---|---|---|---|
| A — Chine | Turkménistan → réseau Asie centrale–Chine | Réel | ~30–35 bcm/an (niveau courant cité) | Faible CAPEX marginal (infrastructures déjà en place) | Dépendance client unique, pression contractuelle/prix ; extensions multi-États si hausse forte (Lowy Institute) |
| B — Iran (swaps) | Turkménistan → Iran (2 pipelines) puis swaps vers Turquie/Azerbaïdjan | Réel mais plafonné | ~1–2 bcm/an vers Turquie (swap) ; potentiel technique plus élevé côté Iran mais conditionné | Pipelines TM–IR existants ; ex. Dauletabad–Sarakhs–Khangiran : ~180 M$ (historique) ; CAPEX additionnel = maintenance + adaptations (Global Energy Monitor) | Risque sanctions/financements/assurance, volatilité politique, fiabilité opérationnelle, dépendance à l’intermédiation iranienne (Cedigaz) |
| C — Transcaspien vers UE | Turkménistan → (sous la Caspienne) → Azerbaïdjan → SGC → UE | Potentiel | 10–12 bcm/an (version “light”) à 16–30 bcm/an (visions hautes) | Sous-marin TCP : ~0,5–0,8 Md$ (version 10–12 bcm/an) ; estimations plus hautes existent selon périmètre/capacité. Ensuite, coûts possibles d’expansion du corridor (SCP/TANAP/TAP) (Global Energy Monitor) | Financement “bankable”, arbitrage politique régional, environnement juridique/réglementaire, et surtout capacité disponible/extension du corridor sud (Global Energy Monitor) |
Ce que disent les chiffres, au-delà des slogans
1) Route Chine : la logique du coût marginal
Le pipeline est là, les volumes aussi : la question n’est pas tant le CAPEX que la position de négociation d’Ashgabat face à Pékin. Les données disponibles décrivent une montée des livraisons vers la Chine sur la dernière décennie et une concentration structurelle du débouché.
2) Route Iran : le “moins cher” techniquement… mais le plus exposé politiquement
Sur le papier, c’est l’option la plus rapide : deux conduites existent (Korpeje–Kordkuy ~8 bcma ; Dauletabad–Sarakhs–Khangiran ~12 bcma, total technique ~20 bcma).
Dans la pratique, les volumes réellement “européanisables” via swap restent modestes (ordre de grandeur 1,3–2 bcm/an vers la Turquie selon annonces/analyses).
Le point dur, ce n’est pas le tube : c’est le risque sanctions, donc financement, couverture assurantielle, règlements et continuité contractuelle. L’épisode irakien illustre la fragilité politique des montages “via Iran”.
3) Transcaspien : l’option “structurante UE”, mais à périmètre variable
L’estimation 0,5–0,8 Md$ souvent citée concerne une version sous-marine relativement “light” (10–12 bcm/an).
Cependant, pour que ce gaz “compte” vraiment côté UE, il faut regarder l’ensemble de la chaîne : raccordements, stations de compression, contractualisation long terme, et possiblement extensions de capacité dans le Corridor gazier sud (infrastructures et/ou debottlenecking).
Autrement dit : le Transcaspien peut être “bon marché” si on le réduit à un tronçon sous-marin ; il devient “cher” dès qu’on l’adosse à une stratégie d’augmentation de capacités jusqu’aux hubs européens.
Conclusion opérationnelle (lecture Bruxelles)
Court terme (2025–2027) : la route Iran/swap reste le seul levier “rapidement mobilisable”, mais elle est plafonnée et politique.
Moyen terme (horizon 2028–2032) : seule la logique Transcaspien + corridor sud crée une option UE crédible en volume, mais exige un montage financier et un consensus géopolitique durables.
Réel actuel : la Chine demeure le marché “naturel” du gaz turkmène, et c’est précisément ce qui réduit l’incitation d’Ashgabat à consentir des conditions difficiles pour l’Europe










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