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Prisons belges : 45 % des détenus sont étrangers, mais que révèlent réellement ces chiffres ?

Ana SayfaBelçi̇ka Haber - Actualite BelgiquePrisons belges : 45 % des détenus sont étrangers, mais que révèlent réellement ces chiffres ?
Prisons belges : 45 % des détenus sont étrangers, mais que révèlent réellement ces chiffres ?

Prisons belges : 45 % des détenus sont étrangers, mais que révèlent réellement ces chiffres ?

07 Ağustos, 2026, Cuma 21:56
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Prisons belges : 45 % des détenus sont étrangers, mais que révèlent réellement ces chiffres ?

Au 1er janvier 2026, la Belgique comptait 13.439 détenus. Quelque 6.100 d’entre eux n’avaient pas la nationalité belge et 4.198 étaient en situation de séjour irrégulier. Derrière ces chiffres spectaculaires se cache une réalité beaucoup plus complexe : surpopulation chronique, détention préventive, difficultés d’expulsion, modalités différentes d’exécution des peines et coopération parfois difficile avec les pays d’origine.

Par Kadir Duran | Bruxelles Korner

La Belgique connaît depuis plusieurs années une crise pénitentiaire que les gouvernements successifs ne sont jamais réellement parvenus à résoudre.

Les prisons sont surpeuplées, des détenus dorment sur des matelas posés au sol, le personnel pénitentiaire dénonce régulièrement des conditions de travail devenues intenables et les capacités supplémentaires créées au fil des années sont rapidement absorbées par l’augmentation de la population carcérale.

Dans ce contexte explosif, un chiffre vient de nouveau alimenter le débat politique belge :

45 % des personnes incarcérées dans les prisons belges sont de nationalité étrangère.

Selon les chiffres communiqués par la ministre fédérale de la Justice Annelies Verlinden (CD&V) en réponse à une question parlementaire, 13.439 personnes étaient détenues en Belgique au 1er janvier 2026.

Parmi elles :

6.100 détenus n’avaient pas la nationalité belge, soit environ 45 % de la population carcérale.

Et surtout :

4.198 détenus étaient sans droit de séjour en Belgique, soit environ 31 % de l’ensemble des personnes incarcérées.

Les principales nationalités étrangères représentées dans les établissements pénitentiaires belges sont notamment :

le Maroc, l’Algérie, les Pays-Bas, la Roumanie et l’Albanie.

Ces données méritent d’être examinées sérieusement.

Mais elles doivent également être interprétées avec prudence.

Car dire que 45 % des détenus sont étrangers ne signifie absolument pas que 45 % des crimes commis en Belgique seraient commis par des étrangers.

C’est précisément là que commence le véritable débat.

13.439 détenus : une pression devenue presque permanente

La situation pénitentiaire belge ne peut être comprise sans examiner d’abord l’ampleur de la surpopulation.

Au 9 mars 2026, un document parlementaire faisait état de 13.580 détenus, alors que la capacité disponible était de seulement 11.296 places.

Cela représentait une surpopulation supérieure à 20 %.

Plus inquiétant encore : 593 personnes dormaient alors sur un matelas posé à même le sol.

Ce n’est donc plus simplement une question de confort carcéral.

La Belgique connaît une véritable crise structurelle.

Le SPF Justice lui-même reconnaissait encore en juin 2026 que la surpopulation, le manque de personnel et l’insuffisance des moyens avaient poussé le système pénitentiaire belge à ses limites.

Le Conseil pénitentiaire avait déjà tiré la sonnette d’alarme.

Entre le 1er janvier 2025 et le 1er décembre 2025, la population carcérale était passée de 12.596 à 13.537 détenus.

En moins d’un an, environ 950 détenus supplémentaires avaient donc intégré le système pénitentiaire.

Le taux de surpopulation était parallèlement passé de 14,3 % à environ 22 %.

La dynamique est donc claire :

la Belgique construit ou rouvre des cellules, mais la population carcérale augmente pratiquement aussi rapidement.

45 % d’étrangers : que signifie exactement ce chiffre ?

Il faut d’abord éviter une confusion fondamentale.

La statistique porte sur la nationalité, pas sur l’origine.

Un détenu possédant la nationalité belge est comptabilisé comme belge dans les statistiques, quelle que soit son origine familiale.

Autrement dit, ces chiffres ne permettent pas de déterminer combien de détenus ont des parents ou des grands-parents originaires d’un autre pays.

Ils permettent seulement de distinguer les personnes ayant la nationalité belge de celles qui ne l’ont pas.

Deuxième précision fondamentale :

étranger ne signifie pas clandestin.

Sur environ 6.100 détenus étrangers, 4.198 étaient sans droit de séjour.

Cela signifie également qu’une partie importante des détenus étrangers disposait d’un statut de séjour légal ou d’un droit de résidence en Belgique.

Un ressortissant néerlandais, français, roumain ou italien vivant légalement en Belgique reste juridiquement un ressortissant étranger.

Il ne peut évidemment pas être assimilé à une personne faisant l’objet d’une décision d’éloignement.

Le chiffre le plus politique n’est peut-être pas 45 %, mais 31 %

Le chiffre de 4.198 détenus sans droit de séjour est probablement plus important encore pour comprendre la crise carcérale.

Ils représentent approximativement :

31 % de toute la population carcérale belge.

Ce chiffre n’est d’ailleurs pas nouveau.

En avril 2025, Annelies Verlinden déclarait déjà devant la Chambre qu’environ 4.000 personnes en séjour illégal se trouvaient dans les prisons belges.

La ministre considérait explicitement que cette situation renforçait la pression exercée sur un système pénitentiaire déjà surpeuplé.

En octobre 2025, elle avançait le chiffre de 4.200 détenus en séjour irrégulier.

Autrement dit, malgré les politiques d’éloignement annoncées depuis plusieurs années, le phénomène reste extraordinairement stable.

Pourquoi autant de détenus étrangers ?

C’est ici qu’une lecture purement politique du chiffre devient insuffisante.

La criminologue Sonja Snacken, spécialiste du monde pénitentiaire à la Vrije Universiteit Brussel, souligne que la composition des prisons ne constitue pas nécessairement le reflet mécanique de la criminalité générale.

La prison intervient à l’issue d’une succession de décisions :

interpellation,

poursuites,

détention préventive,

condamnation,

type de peine,

durée de la peine,

modalités d’exécution,

surveillance électronique,

libération conditionnelle.

À chacune de ces étapes, la situation administrative et sociale d’une personne peut jouer un rôle.

La détention préventive : un élément central

Prenons deux suspects poursuivis pour des faits comparables.

Le premier possède :

une adresse permanente,

une famille établie en Belgique,

un emploi,

un titre de séjour stable,

des garanties de représentation devant la justice.

Le deuxième n’a :

ni domicile officiel,

ni titre de séjour,

ni situation administrative stable.

Pour un juge d’instruction, le risque de fuite n'est évidemment pas évalué de la même manière.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les étrangers en séjour irrégulier peuvent être proportionnellement davantage concernés par la détention préventive.

Des responsables du secteur pénitentiaire ont également relevé cette problématique : l’absence de droit de séjour et le risque de fuite peuvent conduire plus fréquemment à une détention provisoire.

Ce mécanisme est important.

Car un individu placé sous contrôle judiciaire ou bénéficiant d’une alternative à la prison n’apparaît pas dans la population carcérale.

Une personne placée en détention préventive, oui.

Le bracelet électronique n’est pas accessible dans les mêmes conditions

Le même phénomène intervient au moment de l’exécution de la peine.

Certaines personnes condamnées peuvent bénéficier, selon leur situation et la décision des autorités compétentes :

de surveillance électronique,

de modalités particulières d’exécution de la peine,

de libération conditionnelle,

de détention à domicile,

ou d'autres mécanismes permettant d'éviter une incarcération intégrale.

Mais ces mesures supposent souvent certaines garanties.

En particulier :

une adresse.

Pour quelqu’un qui ne possède pas de résidence légale ou stable en Belgique, la situation devient évidemment beaucoup plus compliquée.

La ministre de la Justice a elle-même reconnu devant la Chambre que les difficultés liées au domicile pour la surveillance électronique peuvent limiter la réponse judiciaire concernant notamment certaines personnes en situation irrégulière.

Cela produit un effet statistique majeur.

Certaines catégories de détenus peuvent rester physiquement en prison plus longtemps, même lorsque les infractions initiales sont comparables.

45 % d’étrangers ne signifie donc pas 45 % de la criminalité

C’est la distinction fondamentale.

Une statistique carcérale mesure :

qui se trouve en prison à un moment donné.

Elle ne mesure pas directement :

qui commet tous les délits en Belgique.

Imaginez deux groupes commettant exactement le même nombre d’infractions.

Si les membres du premier groupe peuvent plus facilement bénéficier d’une surveillance électronique et si ceux du second restent davantage en détention préventive ou exécutent davantage leur peine derrière les barreaux, le deuxième groupe sera automatiquement surreprésenté dans la population carcérale.

La statistique pénitentiaire constitue donc le résultat du fonctionnement de toute la chaîne judiciaire.

Elle ne peut être interprétée comme un simple classement de la criminalité selon les nationalités.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille ignorer la surreprésentation observée.

Mais pour la comprendre, il faut séparer trois questions :

la criminalité,
la politique pénale,
et la politique migratoire.

Une proportion étonnamment stable depuis plus de vingt ans

Il existe d’ailleurs un élément historique rarement rappelé dans le débat actuel.

Le chiffre de 45 % de détenus étrangers n’est pas nouveau.

En 2004, lors d’un débat au Sénat consacré à une étude sur les étrangers dans les prisons belges, les données portant sur l’année 2003 indiquaient déjà :

55 % de détenus belges et 45 % de détenus étrangers.

Vingt-trois ans plus tard, la proportion se situe donc pratiquement au même niveau.

Cette stabilité est particulièrement instructive.

Elle montre que la question ne peut pas être expliquée uniquement par les évolutions migratoires récentes.

Elle témoigne également d’une caractéristique structurelle du système pénitentiaire belge.

Mais la Belgique reste très au-dessus de la moyenne européenne

À l’échelle européenne, la Belgique se distingue néanmoins.

Selon les données récentes du Conseil de l’Europe, les ressortissants étrangers représentaient environ 17 % de l’ensemble de la population carcérale européenne, avec d’importantes différences selon les pays.

Avec environ 45 %, la Belgique se situe donc très nettement au-dessus de cette moyenne.

Mais les comparaisons internationales doivent elles aussi être interprétées avec prudence.

La géographie du pays joue un rôle.

La Belgique est :

un petit territoire,

un pays de transit,

le siège des institutions européennes,

une économie très ouverte,

un État possédant d’importantes communautés étrangères,

et un territoire frontalier de la France, des Pays-Bas, de l’Allemagne et du Luxembourg.

La criminalité transfrontalière, les trafics internationaux, la mobilité intra-européenne et le crime organisé influencent donc nécessairement la composition de la population carcérale.

Alors pourquoi ne pas expulser simplement les 4.198 détenus sans papiers ?

C’est probablement la question que beaucoup de citoyens se posent.

Et politiquement, elle paraît simple :

si près d’un tiers des détenus n’ont pas le droit de séjourner en Belgique, pourquoi les maintenir dans des prisons belges surpeuplées ?

Mais juridiquement et diplomatiquement, le mécanisme est beaucoup plus compliqué.

Une personne condamnée doit d’abord exécuter sa peine.

L’expulsion ne remplace pas automatiquement la sanction pénale.

Sinon, une situation juridiquement absurde pourrait apparaître :

un ressortissant belge condamné pour un crime irait en prison,

tandis qu’un ressortissant étranger condamné pour exactement le même crime pourrait être simplement renvoyé dans son pays.

L’État doit donc simultanément garantir :

la sanction,

la protection de la société,

le respect des droits fondamentaux,

et, lorsqu’elle est applicable, l’exécution de la décision d’éloignement.

Faire exécuter la peine dans le pays d’origine ?

Une autre solution existe :

le transfert du condamné afin qu’il purge sa peine dans son pays d’origine.

Sur le papier, la solution paraît logique.

Dans la pratique, elle reste limitée.

La Belgique doit disposer d’un cadre juridique permettant le transfèrement.

Le pays concerné doit coopérer.

L’identité et la nationalité du détenu doivent être établies avec certitude.

Les garanties juridiques nécessaires doivent être réunies.

Et les procédures peuvent prendre beaucoup de temps.

Lors d'un débat parlementaire en 2025, la ministre Verlinden indiquait que 45 détenus avaient été transférés vers leur pays d’origine au cours de l’année, avec 13 transferts supplémentaires prévus à ce moment-là. Elle signalait également une baisse de la coopération des Pays-Bas : seulement six transferts avaient alors eu lieu vers ce pays contre vingt à la même période de l’année précédente.

Nous sommes donc très loin des milliers de personnes concernées.

Le problème de l’identification

Il existe également un obstacle administratif souvent ignoré.

Pour expulser quelqu’un, encore faut-il savoir officiellement :

qui il est et de quel pays il est ressortissant.

Certaines personnes ne possèdent aucun document d’identité valide.

L’Office des étrangers doit alors demander aux autorités du pays présumé d’origine de confirmer leur identité.

Ce processus peut prendre des semaines ou des mois.

Et il peut échouer.

Les statistiques de l’Office des étrangers montrent que des demandes d’identification et de réadmission adressées aux pays d’origine peuvent aboutir soit à une confirmation, soit à un refus.

Sans reconnaissance par le pays d’origine et sans document de voyage, l’éloignement peut devenir impossible.

Tous les pays ne coopèrent pas de la même manière

C’est l’un des problèmes majeurs de la politique européenne de retour.

Certains États acceptent rapidement leurs ressortissants.

D’autres demandent de nombreuses preuves.

Certains consulats coopèrent activement.

D’autres beaucoup moins.

Et lorsqu’une personne elle-même refuse de coopérer en dissimulant son identité ou sa nationalité, le processus devient encore plus difficile.

C’est pourquoi la question des accords de réadmission est désormais un élément important de la diplomatie européenne.

La politique migratoire ne se joue donc pas uniquement à Bruxelles.

Elle se joue également à Rabat, Alger, Tirana, Ankara, Islamabad ou dans d’autres capitales avec lesquelles doivent être négociées les conditions de retour.

Belgique-Kosovo, Belgique-Albanie : la piste des prisons à l’étranger

Le gouvernement belge explore également des solutions beaucoup plus controversées.

La possibilité d’utiliser des capacités pénitentiaires à l’étranger, notamment dans les Balkans, a été évoquée.

La ministre Verlinden a notamment mené des discussions autour du Kosovo ainsi que de l’Albanie.

L’objectif politique est clair :

permettre à certaines personnes condamnées et sans perspective de séjour en Belgique d’exécuter leur peine ailleurs afin de libérer des places dans les prisons belges.

Mais la solution soulève immédiatement une série de questions :

Qui contrôlerait les prisons ?

Quel serait le coût d’une place ?

Quel droit serait applicable ?

Comment assurer le contrôle des conditions de détention ?

Quel juge serait compétent en cas de violation des droits fondamentaux ?

Que se passerait-il après la fin de la peine ?

La Belgique a déjà expérimenté une forme de détention extraterritoriale.

Entre 2010 et 2016, elle louait des places à la prison de Tilburg, aux Pays-Bas, afin de réduire la surpopulation de ses établissements.

L’idée n’est donc pas totalement nouvelle.

Une politique de retour déjà renforcée

Le gouvernement fédéral considère le retour des détenus sans droit de séjour comme une priorité.

En avril 2025, Annelies Verlinden indiquait qu’environ 120 détenus sans droit de séjour étaient éloignés chaque mois.

Elle annonçait vouloir accélérer encore le processus grâce à une coopération renforcée entre :

l’Office des étrangers,

l’administration pénitentiaire,

les autorités judiciaires,

et la police.

Malgré cela, le nombre de détenus en situation irrégulière reste autour de 4.000 à 4.200.

C’est probablement l’un des enseignements les plus importants.

Le problème ne se résout donc pas uniquement en augmentant le nombre d’expulsions.

Le flux d’entrée compense en partie les sorties.

La Belgique construit davantage de prisons… sans sortir de la crise

Depuis près de vingt ans, la stratégie belge repose largement sur l’augmentation de la capacité.

Les différents « Masterplans » ont entraîné :

la construction de nouvelles prisons,

la rénovation d’anciennes prisons,

l’ouverture de maisons de détention,

la création de maisons de transition,

et même la location temporaire de cellules à l’étranger.

La capacité est ainsi passée d’environ 8.384 places en 2008 à plus de 11.000 places fin 2024.

Mais paradoxalement, la surpopulation n’a pas disparu.

Le nombre de détenus a augmenté parallèlement.

C’est ce que les spécialistes appellent parfois l’effet d’appel carcéral :

plus le système crée de capacité, plus celle-ci finit par être utilisée.

Construire des prisons peut être nécessaire dans certaines situations.

Mais construire davantage de cellules sans modifier les mécanismes qui alimentent la population carcérale ne règle pas nécessairement le problème structurel.

Cinq fronts désormais examinés par la Justice

Le gouvernement semble lui-même reconnaître cette réalité.

La commission fédérale consacrée à la surpopulation carcérale travaille désormais autour de cinq grands axes :

la détention préventive ;
la culture et la pratique pénales ;
le cadre juridique ;
l’exécution des peines ;
la sensibilisation et la participation citoyenne.

Son rapport final contenant des recommandations concrètes est annoncé pour septembre 2028.

Cette approche montre que la crise ne peut plus être traitée uniquement en construisant davantage de cellules.

La question migratoire existe bel et bien

Il serait toutefois tout aussi erroné de minimiser la dimension migratoire.

Lorsque près d’un détenu sur trois est sans droit de séjour, cela représente nécessairement un enjeu majeur de politique publique.

La question est légitime :

pourquoi la Belgique doit-elle maintenir pendant de longues périodes dans son système pénitentiaire des personnes qui, une fois leur situation judiciaire réglée, sont juridiquement destinées à quitter le territoire ?

Pourquoi certains pays d’origine n’acceptent-ils pas plus rapidement leurs ressortissants ?

Pourquoi les procédures d’identification prennent-elles autant de temps ?

Pourquoi les accords de transfèrement restent-ils aussi peu utilisés ?

Et pourquoi les décisions judiciaires et administratives ne sont-elles pas davantage coordonnées ?

Ce sont des questions politiques légitimes.

Les poser ne relève ni de la stigmatisation ni du populisme.

Mais leur apporter une réponse sérieuse exige davantage qu’un slogan.

L’erreur inverse serait également dangereuse

À l’inverse, présenter automatiquement ces chiffres comme la preuve que « les étrangers commettent davantage de crimes » constitue un raccourci statistique.

Pour démontrer une telle affirmation, il faudrait disposer d’une tout autre série de données.

Il faudrait notamment comparer :

les populations de référence,

l’âge,

le sexe,

la situation socio-économique,

le type d’infraction,

les taux d’interpellation,

les poursuites,

les condamnations,

la récidive,

la durée moyenne de détention,

le recours à la détention préventive,

et les modalités d’exécution de la peine.

Sans ces variables, utiliser simplement la photographie des prisons pour mesurer la criminalité d’une population revient à comparer des réalités différentes.

Maroc, Algérie, Pays-Bas, Roumanie, Albanie : attention aux conclusions rapides

La liste des principales nationalités étrangères détenues mérite également une analyse prudente.

Le Maroc et l’Algérie apparaissent régulièrement dans les statistiques pénitentiaires belges.

Mais les Pays-Bas figurent eux aussi parmi les nationalités fortement représentées.

Il en va de même pour la Roumanie et l’Albanie.

Cette diversité montre que plusieurs phénomènes se superposent :

immigration installée,

migration irrégulière,

criminalité transfrontalière,

trafic international de stupéfiants,

criminalité organisée,

mobilité européenne,

et délinquance locale.

La population carcérale étrangère n’est donc absolument pas un groupe homogène.

Derrière les statistiques, la bataille politique

Ces chiffres risquent désormais d’alimenter une confrontation politique particulièrement sensible en Belgique.

Pour les partis favorables à une politique migratoire plus restrictive, la conclusion sera immédiate :

l’État devrait accélérer les transferts de détenus et les expulsions des personnes en séjour irrégulier.

Pour une partie du monde judiciaire et universitaire, l’accent sera davantage placé sur :

la détention préventive,

les courtes peines,

les alternatives à l’incarcération,

les politiques de réinsertion,

et la manière dont les inégalités administratives influencent l’exécution des peines.

Ces deux lectures ne sont pourtant pas nécessairement incompatibles.

La Belgique pourrait simultanément :

mieux exécuter les décisions de retour,

développer les transferts vers les pays d’origine,

limiter les détentions préventives inutiles,

améliorer les alternatives à la prison,

et réserver les cellules aux personnes dont l’incarcération est réellement nécessaire pour protéger la société.

Analyse Bruxelles Korner : trois crises se superposent

Le véritable problème apparaît lorsque l’on prend du recul.

La Belgique ne connaît pas une seule crise.

Elle en connaît au moins trois.

Première crise : la surpopulation pénitentiaire

Avec plus de 13.000 détenus pour un peu plus de 11.000 places, le système fonctionne constamment au-delà de sa capacité normale.

Deuxième crise : l’exécution des peines

La prison reste utilisée dans des situations où d’autres formes d’exécution pourraient parfois être envisagées, tandis que le recours à la détention préventive contribue lui aussi à la pression.

Troisième crise : l’exécution de la politique migratoire

Plus de 4.000 personnes sans droit de séjour se trouvent derrière les barreaux.

Certaines ne peuvent être éloignées immédiatement.

D’autres doivent encore purger leur peine.

D’autres encore ne peuvent être identifiées rapidement ou ne sont pas reprises par leur pays d’origine.

Ces trois crises finissent par se nourrir mutuellement.

Une question simple à laquelle Bruxelles doit apporter une réponse

Le débat devrait finalement être formulé autrement.

La question n’est pas seulement :

« Pourquoi y a-t-il autant d’étrangers en prison ? »

La vraie question est :

« Pourquoi autant de personnes restent-elles en prison et pourquoi l’État belge éprouve-t-il tant de difficultés à organiser leur sortie, leur réinsertion ou leur éloignement ? »

Cette formulation change profondément le débat.

Elle oblige à regarder non seulement l’immigration, mais également :

la police,

les tribunaux,

les juges d’instruction,

les tribunaux de l’application des peines,

l’administration pénitentiaire,

l’Office des étrangers,

les accords internationaux,

et la diplomatie belge.

Les chiffres à retenir

Au 1er janvier 2026, la Belgique comptait :

13.439 détenus

dont environ :

6.100 détenus sans nationalité belge

soit :

45 %

Et parmi l’ensemble des personnes incarcérées :

4.198 étaient sans droit de séjour

soit :

31 % de toute la population carcérale belge.

Quelques semaines plus tard, le 9 mars 2026, le nombre total de détenus atteignait déjà 13.580 personnes pour 11.296 places, avec 593 détenus dormant au sol.

Bruxelles Korner | Conclusion

45 % de détenus étrangers.

Le chiffre frappe.

Il mérite d’être publié.

Il mérite d’être débattu.

Et il serait tout aussi irresponsable de chercher à le dissimuler que de lui faire dire ce qu’il ne dit pas.

Oui, la Belgique connaît une importante surreprésentation de ressortissants étrangers dans ses prisons.

Oui, le fait qu’environ 31 % de la population carcérale soit sans droit de séjour constitue une anomalie majeure pour un système pénitentiaire déjà saturé.

Oui, l’État doit améliorer les transferts de détenus, les accords de réadmission et l’exécution des décisions d’éloignement.

Mais non, le chiffre de 45 % ne signifie pas automatiquement que 45 % de la criminalité belge serait imputable aux étrangers.

Une prison n’est pas un recensement de toute la criminalité d’un pays.

Elle est le produit final d’une chaîne complexe :

criminalité → arrestation → poursuite → détention préventive → condamnation → exécution de la peine → libération ou éloignement.

Et c’est précisément dans cette chaîne que se trouve probablement la clé de la crise belge.

Le fait le plus troublant est peut-être ailleurs :

la Belgique comptait déjà environ 45 % de détenus étrangers en 2003.

Plus de vingt ans plus tard, pratiquement le même chiffre revient.

Les gouvernements ont changé.

Les ministres de la Justice ont changé.

De nouvelles prisons ont été construites.

Des lois ont été réformées.

Des plans d’urgence ont été annoncés.

Mais la surpopulation est toujours là.

Et le débat sur les détenus étrangers également.

La question posée à l’État belge n’est donc plus uniquement de savoir qui remplit ses prisons.

Elle est de savoir pourquoi, depuis plus de vingt ans, la Belgique ne parvient toujours pas à empêcher qu’elles débordent.

Bruxelles Korner | Kadir Duran

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