Les Sept Dormants d’Éphèse : une légende au croisement de l’histoire, de la foi et des civilisations
Analyse historique et religieuse
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner

Un récit ancien partagé par deux grandes traditions
La légende des Sept Dormants d’Éphèse figure parmi les rares récits religieux à être partagés à la fois par le christianisme et l’islam, traversant les siècles, les cultures et les frontières théologiques. Située dans l’Antiquité tardive, cette histoire met en scène de jeunes croyants persécutés, réfugiés dans une grotte et plongés dans un sommeil miraculeux de plusieurs siècles, avant de se réveiller dans un monde radicalement transformé.
Au-delà du mythe, ce récit éclaire les tensions religieuses de l’Empire romain, les débats doctrinaux sur la résurrection des corps, ainsi que la circulation des traditions entre communautés chrétiennes et musulmanes.
Le contexte historique : persécutions et foi sous l’empereur Dèce
L’histoire prend racine sous le règne de l’empereur romain Dèce (249-251 apr. J.-C.), période marquée par l’une des premières persécutions systématiques des chrétiens. Les citoyens sont alors contraints de sacrifier aux dieux païens de l’Empire, sous peine de sanctions sévères.
Selon la tradition chrétienne, sept jeunes hommes, souvent décrits comme soldats ou notables d’Éphèse, refusent de renier leur foi. Pour échapper à la répression, ils se réfugient dans une caverne située aux abords de la cité d’Éphèse, dans l’actuelle région de Selçuk, en Turquie. L’entrée de la grotte est ensuite murée, scellant leur sort.
Le sommeil miraculeux et le réveil dans un empire christianisé
Le cœur du récit repose sur un événement surnaturel : les jeunes croyants tombent dans un sommeil prolongé, interprété comme une intervention divine. La durée varie selon les traditions :
Environ deux à trois siècles dans les sources chrétiennes,
309 années lunaires selon l’interprétation coranique.
Lorsqu’ils se réveillent, probablement sous le règne de Théodose II (408-450), l’Empire romain a changé de visage. Le christianisme, autrefois persécuté, est devenu religion officielle. Leur retour à la vie est alors perçu comme une preuve tangible de la résurrection des corps, un sujet théologique vivement débattu à l’époque.
Peu après avoir témoigné de leur expérience, les jeunes hommes meurent définitivement, accomplissant leur rôle symbolique.
Une tradition chrétienne ancienne, hors du canon biblique
Le récit des Sept Dormants n’apparaît pas dans la Bible, mais dans des textes hagiographiques rédigés dès le Ve siècle, probablement à Éphèse. Il est ensuite diffusé en latin et en syriaque, notamment par des auteurs comme Jacob de Serugh, puis popularisé en Europe médiévale à travers des recueils tels que La Légende dorée.
Les noms des Dormants varient selon les versions — Maximian, Malchus, Martinianus, entre autres — soulignant le caractère évolutif et oral de la tradition.
Les “Gens de la Caverne” dans le Coran
La singularité du récit réside dans son intégration explicite dans le Coran, au sein de la Sourate 18 (Al-Kahf). Les jeunes croyants y sont appelés Aṣḥāb al-Kahf (« les Gens de la Caverne »).
Le texte coranique adopte une approche prudente :
Il ne fixe pas définitivement le nombre exact des dormants,
Il relativise la durée précise du sommeil,
Il insiste sur le fait que la connaissance ultime appartient à Dieu seul.
Un détail distinctif apparaît également : la présence d’un chien, gardant l’entrée de la grotte, élément repris dans l’exégèse islamique classique.
Sites archéologiques et enjeux patrimoniaux
Plusieurs lieux revendiquent aujourd’hui le statut de grotte des Sept Dormants :
Selçuk (Éphèse, Turquie) : le site le plus anciennement associé, entouré de ruines byzantines.
Ar-Rajīb (Jordanie) : découvert au XXe siècle, avec tombes et inscriptions.
D’autres localisations existent en Anatolie, en Syrie ou en Afrique du Nord.
Aucune preuve archéologique décisive ne permet toutefois de confirmer l’authenticité historique d’un site précis. Ces lieux relèvent davantage d’un patrimoine cultuel et symbolique que d’une certitude historique.
Une légende, un message universel
Pour les historiens, la légende des Sept Dormants relève avant tout de l’hagiographie, et non d’un événement historiquement vérifiable. Néanmoins, sa portée dépasse largement la question des faits.
Elle illustre :
la résistance de la foi face à la persécution,
la continuité des croyances entre christianisme et islam,
la manière dont les récits circulent, se transforment et s’enracinent dans des contextes culturels multiples.
Dans un monde marqué par les clivages religieux, les Sept Dormants d’Éphèse demeurent un symbole rare de mémoire partagée, où le miracle sert moins à diviser qu’à relier.










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