L’échiquier mondial se déplace-t-il vers l’Est ?
Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Bichkek confirme l’émergence d’un ordre multipolaire. L’Occident ne disparaît pas, mais il ne détient plus seul les ressources, l’énergie, les technologies et les marchés qui structureront le XXIᵉ siècle.
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner | Bruxelles

La photographie est hautement symbolique. À Bichkek, capitale du Kirghizstan, Recep Tayyip Erdoğan échange avec Vladimir Poutine et le président biélorusse Alexandre Loukachenko, en marge du sommet des chefs d’État de l’Organisation de coopération de Shanghai.
Cette rencontre ne signifie pas que la Turquie tourne définitivement le dos à l’OTAN ou à l’Europe. Ankara demeure membre de l’Alliance atlantique, partenaire économique majeur de l’Union européenne et candidat, au moins officiellement, à l’adhésion. Mais la Turquie ne veut plus enfermer sa politique étrangère dans un seul camp.
Recep Tayyip Erdoğan a d’ailleurs déclaré que son pays pourrait envisager une adhésion complète à l’OCS, tout en précisant que ce rapprochement ne devait pas être interprété comme un abandon de ses alliances occidentales. Cette position traduit moins un changement de camp qu’une stratégie d’équilibre entre plusieurs centres de puissance. Reuters
La question dépasse cependant la Turquie : assistons-nous au déplacement du centre de gravité mondial vers l’Asie ?
L’Occident n’est plus l’unique horizon
Pendant plusieurs siècles, la puissance économique, financière, militaire et technologique s’est concentrée autour de l’Europe occidentale, puis des États-Unis. Les institutions internationales, le dollar, les marchés financiers occidentaux et la supériorité technologique américaine ont organisé l’essentiel des rapports de force mondiaux.
Cet ordre n’a pas encore disparu. Mais il est désormais contesté.
La Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie, les États du Golfe et plusieurs puissances intermédiaires refusent de dépendre exclusivement de Washington ou de Bruxelles. Ils multiplient les partenariats croisés, utilisent davantage leurs monnaies nationales, construisent de nouveaux corridors commerciaux et cherchent des alternatives aux institutions dominées par l’Occident.
L’OCS, les BRICS et les organisations eurasiatiques ne forment pas encore un bloc aussi intégré que l’Union européenne ou l’OTAN. Leurs membres ont des intérêts parfois contradictoires. L’Inde et la Chine restent concurrentes, la Turquie et la Russie coopèrent tout en s’opposant sur plusieurs théâtres, et les États d’Asie centrale veulent préserver leur autonomie.
Mais tous partagent une même ambition : ne plus subir un ordre international décidé ailleurs.
L’Asie centrale retrouve sa place stratégique
Longtemps considérée comme une périphérie isolée entre la Russie et la Chine, l’Asie centrale devient progressivement un centre de connexion.
Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan, le Turkménistan et le Tadjikistan se trouvent au croisement des routes reliant la Chine, la Russie, la mer Caspienne, le Caucase, la Turquie, l’Iran et l’Europe. Le développement du Corridor médian et du futur chemin de fer Chine–Kirghizstan–Ouzbékistan renforce cette centralité.
La région dispose également d’importantes réserves d’uranium, de cuivre, de chrome, de zinc et d’autres matières premières critiques. L’Afrique possède, quant à elle, une part considérable du cobalt, du manganèse, du platine et des minerais nécessaires aux batteries, aux réseaux électriques, aux systèmes militaires et à la transition énergétique.
Posséder les réserves ne suffit toutefois pas. Le véritable pouvoir réside également dans le raffinage, la transformation industrielle, la logistique et la maîtrise des chaînes de valeur. Sur ce terrain, la Chine a pris une avance considérable, notamment dans le traitement des terres rares, les batteries, le solaire et plusieurs technologies propres.
L’Union européenne reconnaît elle-même la vulnérabilité créée par sa dépendance extérieure. Son règlement sur les matières premières critiques vise précisément à développer l’extraction, la transformation et le recyclage européens, tout en diversifiant les importations. Commission européenne
La bataille technologique devient aussi une bataille énergétique
L’intelligence artificielle, les centres de données, les semi-conducteurs et les systèmes de calcul intensif consomment des quantités croissantes d’électricité. La puissance numérique ne dépend donc plus seulement des ingénieurs et des logiciels : elle exige des centrales, des réseaux électriques, des matières premières, de l’eau, des capacités de refroidissement et des investissements gigantesques.
C’est précisément là que se trouve l’une des fragilités européennes.
L’Europe ne manque ni de compétences scientifiques ni d’entreprises performantes. Elle reste puissante dans l’aéronautique, l’industrie pharmaceutique, les équipements de production de semi-conducteurs, les technologies environnementales, l’automobile haut de gamme et certaines branches de l’ingénierie.
Mais elle souffre d’une énergie coûteuse, d’investissements fragmentés, d’un marché des capitaux moins profond que celui des États-Unis et de procédures souvent trop lentes. Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne a précisément identifié l’écart d’innovation, les prix de l’énergie et les dépendances stratégiques comme des problèmes majeurs pour l’avenir du continent. Commission européenne
La technologie occidentale a-t-elle été dépassée ?
La réponse doit être nuancée.
Les États-Unis conservent une position dominante dans l’intelligence artificielle de pointe, les processeurs avancés, les logiciels, le cloud, l’aérospatial et le financement de l’innovation. Les principales plateformes numériques mondiales et une grande partie des infrastructures de calcul restent américaines.
L’Europe demeure incontournable dans certains secteurs industriels et scientifiques, mais elle peine à transformer ses inventions en entreprises technologiques mondiales.
La Chine, de son côté, a déjà pris l’avantage dans plusieurs domaines :
les panneaux solaires ;
les batteries ;
les véhicules électriques ;
les drones civils ;
certains équipements de télécommunication ;
le raffinage de nombreux minerais critiques ;
la fabrication industrielle à grande échelle.
Il serait donc excessif d’affirmer que « la technologie asiatique a dépassé toute la technologie européenne et américaine ». En revanche, il est devenu impossible de soutenir que l’Occident conserve une supériorité générale et incontestée.
La compétition se joue désormais secteur par secteur.
L’Europe est-elle proche de l’impasse ?
L’impasse n’est pas imminente, mais le risque de déclassement est réel.
L’Union européenne représente encore un immense marché, une puissance commerciale, un espace de droit relativement stable et l’un des principaux centres de recherche du monde. Elle possède aussi une influence normative considérable.
Son problème n’est pas l’absence totale de ressources ou de technologies. Son problème est la difficulté à convertir ses atouts en puissance politique et industrielle.
L’Europe réglemente souvent ce que les autres inventent, finance parfois ce que les autres produisent et importe une partie de l’énergie nécessaire à son industrie. Elle veut simultanément réussir la transition écologique, financer sa défense, maintenir son modèle social, développer l’intelligence artificielle et réduire ses dépendances. Sans énergie abondante et compétitive, cette équation sera difficile à résoudre.
Le danger n’est donc pas un effondrement soudain. Il s’agit plutôt d’une marginalisation progressive : moins d’usines, moins d’investissements, moins de champions technologiques et une dépendance accrue envers les États-Unis pour la sécurité, envers la Chine pour l’industrie et envers d’autres régions pour l’énergie et les minerais.
Bichkek, vitrine d’un monde multipolaire
La rencontre entre Erdoğan, Poutine et Loukachenko ne constitue pas à elle seule une nouvelle alliance. Mais elle illustre une évolution plus profonde.
Les pays qui se réunissent à Bichkek ne souhaitent plus choisir exclusivement entre l’Est et l’Ouest. Ils veulent dialoguer avec Washington, commercer avec Bruxelles, investir avec Pékin, négocier avec Moscou et développer leurs propres corridors.
La Turquie incarne parfaitement cette diplomatie multidirectionnelle. Elle reste dans l’OTAN, conserve des liens essentiels avec l’Europe, coopère énergétiquement avec la Russie et approfondit ses relations avec l’Asie centrale et la Chine. La coopération nucléaire autour d’Akkuyu, qui pourrait fournir environ 10 % de l’électricité turque, montre combien énergie et géopolitique sont désormais indissociables. Associated Press
Le monde qui émerge ne sera probablement ni totalement occidental, ni entièrement chinois, ni organisé autour d’une alliance unique. Il sera transactionnel, concurrentiel et multipolaire.
À Bichkek, près de la moitié de l’humanité représentée sans l’Occident
À Bichkek, ce n’est pas seulement une réunion diplomatique qui s’est tenue : une large partie de l’humanité s’est retrouvée autour de la même table. Par le poids démographique cumulé de la Chine, de l’Inde, du Pakistan, de la Russie, de l’Iran, de la Turquie et des pays d’Asie centrale, le sommet a donné l’image d’un monde capable de se réunir et de négocier sans la présence des États-Unis ni de l’Union européenne.
Il faut toutefois apporter une précision : Washington et Bruxelles n’ont pas été « exclus » d’une conférence universelle. Ils ne sont simplement ni membres ni partenaires de l’Organisation de coopération de Shanghai. Mais leur absence demeure politiquement révélatrice. Elle montre que l’Occident ne constitue plus le passage obligé de toutes les grandes discussions internationales.
Pendant ce temps, plusieurs anciennes républiques soviétiques ont eu plus de trois décennies pour reconstruire leurs institutions, reprendre le contrôle de leurs ressources et conduire leurs propres politiques économiques. Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Kirghizstan et les autres États de la région ne veulent plus être considérés comme de simples prolongements de Moscou.
Cette souveraineté retrouvée ne signifie cependant pas une rupture avec la Russie. Les économies de la région restent liées par des infrastructures héritées de l’époque soviétique, des réseaux énergétiques, des chaînes logistiques, des échanges commerciaux, des migrations professionnelles et une langue de communication encore largement partagée.
Ces pays cherchent désormais moins à choisir entre la Russie, la Chine, l’Europe ou la Turquie qu’à travailler simultanément avec plusieurs partenaires. Ils coopèrent avec Moscou lorsqu’ils y trouvent un intérêt, accueillent les investissements chinois, développent les corridors vers l’Europe et renforcent leurs relations avec le monde turcique.
C’est précisément cette autonomie stratégique qui transforme l’Asie centrale : elle n’est plus seulement un espace disputé par les grandes puissances, mais devient progressivement un acteur capable de négocier ses propres intérêts.
Conclusion : le monde ne quitte pas l’Occident, mais il cesse de tourner uniquement autour de lui
Le centre de gravité mondial ne s’est pas encore entièrement déplacé. Il s’est fragmenté.
Les États-Unis restent la première puissance technologique et militaire. L’Europe conserve des compétences, des capitaux et un marché considérables. Mais l’Asie détient une part croissante de la production industrielle, des infrastructures, de la demande énergétique et des capacités technologiques. L’Asie centrale et l’Afrique possèdent une partie des ressources indispensables à cette transformation.
L’Occident reste puissant, mais il n’est plus incontournable dans tous les domaines.
Pour l’Europe, le véritable danger ne vient pas seulement de la montée de la Chine, de la Russie ou de l’OCS. Il vient de son éventuelle incapacité à produire suffisamment d’énergie, à sécuriser ses matières premières, à investir rapidement et à définir une stratégie commune.
L’échiquier mondial change effectivement de forme. Les pièces ne se déplacent plus seulement entre Washington, Bruxelles et Moscou. Elles passent désormais par Pékin, Ankara, New Delhi, Riyad, Astana, Tachkent et Bichkek.
Et l’Europe doit rapidement décider si elle veut rester une joueuse stratégique ou devenir seulement le terrain sur lequel les autres puissances négocient leurs intérêts.






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