La Norvège veut préserver ses propriétaires nationaux, mais sa fiscalité sur la fortune encourage parfois l’inverse
En taxant chaque année la fortune de ses résidents, y compris lorsque leur patrimoine est immobilisé dans des entreprises déficitaires, la Norvège crée un paradoxe : posséder une entreprise norvégienne depuis l’étranger peut, dans certaines situations, devenir fiscalement plus avantageux que de la posséder en restant résident norvégien.
Par Glenn Agung Hole
Économiste institutionnel et professeur associé
Adaptation éditoriale – Bruxelles Korner

Dans la petite ville industrielle de Sykkylven, connue pour son industrie du meuble, deux entreprises racontent à elles seules l’un des paradoxes les plus sensibles du modèle économique norvégien.
La première est Ekornes, groupe emblématique derrière notamment la marque Stressless. Depuis 2018, l’entreprise est contrôlée au travers d’une structure dominée par le groupe chinois Qumei Home Furnishings. Selon les informations citées par l’auteur, Qumei détient 94,12 % de Qumei Runto, qui contrôle à son tour la holding norvégienne propriétaire d’Ekornes.
Il n’y a, en soi, rien d’anormal à cela.
La Norvège est une économie ouverte. Elle a besoin des investissements internationaux, de capitaux, de technologies, de débouchés commerciaux et de compétences provenant de l’étranger.
Le paradoxe apparaît lorsqu’on compare Ekornes à une autre entreprise de la même commune : Brunstad Møbelfabrikk.
Cette dernière est restée entre des mains locales.
Sa principale propriétaire, Olaug Strand Brunstad, a continué à soutenir l’entreprise familiale malgré une période particulièrement difficile. Entre 2022 et 2024, la société aurait accumulé environ 23 millions de couronnes norvégiennes de pertes.
Ces pertes n’ont pourtant pas supprimé l’impôt personnel sur la fortune auquel sa propriétaire restait soumise.
En août 2026, Brunstad déclarait même avoir dû mobiliser, parmi d’autres ressources, l’héritage laissé par son fils décédé afin de payer cet impôt.
Deux usines norvégiennes, deux réalités fiscales
La comparaison est politiquement explosive.
Les deux entreprises disposent d’activités en Norvège.
Leurs travailleurs sont norvégiens.
Leurs machines sont installées sur le territoire.
Elles bénéficient des mêmes routes, des mêmes infrastructures énergétiques, du même système juridique, des mêmes institutions éducatives et du même environnement économique.
Pourtant, la fiscalité applicable à leurs propriétaires peut être radicalement différente.
Un actionnaire étranger qui détient une entreprise norvégienne sans être résident fiscal de Norvège n’est généralement pas soumis, du simple fait de cette participation, à l’impôt personnel norvégien sur la fortune.
Le propriétaire privé qui réside en Norvège, en revanche, peut devoir payer cet impôt chaque année sur la valeur de ses actions, même lorsque l’entreprise traverse une période de pertes.
Il faut immédiatement apporter une nuance essentielle.
Cela ne signifie pas que les propriétaires étrangers ne paient pas d’impôts.
Ils peuvent être taxés dans leur pays de résidence, sur leurs revenus, leurs dividendes, leurs plus-values, leur patrimoine ou leurs successions.
Il serait donc excessif de présenter la question comme une simple discrimination fondée sur la nationalité.
Le véritable critère est notamment celui de la résidence fiscale.
Mais le problème institutionnel demeure.
La Norvège a construit un système dans lequel, dans certaines circonstances, être résident fiscal norvégien peut rendre la détention privée de capital productif norvégien plus coûteuse que la détention comparable depuis l’étranger.
C’est ce que Glenn Agung Hole qualifie de « paradoxe norvégien de la propriété ».
Quand le patrimoine existe sur le papier, mais pas dans la trésorerie
Le cœur du problème tient à une distinction fondamentale entre patrimoine taxable et liquidités disponibles.
Une entreprise industrielle peut posséder une valeur considérable tout en disposant de très peu d’argent pouvant être distribué à son propriétaire.
La valeur est immobilisée dans :
les bâtiments, les machines, les stocks, le fonds de roulement, les technologies, les investissements ou encore les emplois.
Une société peut donc subir une chute de ses marges, voire enregistrer des pertes, sans que la valeur fiscale des actions détenues par son propriétaire disparaisse dans les mêmes proportions.
L’État voit une fortune taxable.
L’entrepreneur, lui, peut voir une usine, des salaires à payer, des stocks invendus et une entreprise qu’il tente de maintenir en vie.
Lorsque l'entreprise génère suffisamment de bénéfices et distribue des dividendes, le propriétaire peut éventuellement financer l’impôt sur la fortune grâce à ces revenus.
Mais lorsque l’entreprise perd de l’argent, il faut trouver cette liquidité ailleurs.
Elle peut provenir :
de l’épargne personnelle ;
d’un emprunt ;
de la vente d’actifs privés ;
d’un salaire ;
de dividendes prélevés sur les ressources que l’entreprise aurait pu réinvestir ;
voire, dans des circonstances extrêmes, du patrimoine familial.
C’est précisément ce qui rend le cas Brunstad politiquement et juridiquement sensible.
La question arrive devant Strasbourg
Olaug Strand Brunstad et d’autres propriétaires d’entreprises ont engagé une bataille juridique autour de la notion de confiscation.
Leur argument n’est pas que tout impôt sur la fortune serait automatiquement contraire à la Constitution norvégienne ou à la Convention européenne des droits de l’homme.
La thèse est plus étroite.
Ils soutiennent que l’effet cumulé d’un impôt récurrent sur une longue période pourrait, dans certaines situations individuelles, devenir disproportionné au point de s’apparenter à une atteinte confiscatoire au droit de propriété.
En juin 2026, Olaug Strand Brunstad et Lars Oscar Fossen Øvstegård ont porté cette question devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg.
La plainte vise notamment à déterminer si la charge cumulative de l’impôt sur la fortune appliquée au capital productif peut constituer une ingérence disproportionnée dans la protection de la propriété garantie par la Convention européenne.
Le terme « confiscatoire » doit néanmoins être utilisé avec prudence.
Un impôt ne devient pas juridiquement confiscatoire simplement parce qu’il est élevé ou impopulaire.
Les États démocratiques disposent d’une importante marge d’appréciation en matière fiscale.
La véritable interrogation est donc ailleurs :
un impôt récurrent, durablement déconnecté du revenu, des liquidités et de la capacité économique réelle du contribuable à payer, peut-il finir par imposer une charge disproportionnée ?
C’est là que le débat fiscal devient également un débat sur l’État de droit, la proportionnalité et la sécurité juridique.
Le paradoxe de la propriété nationale
La Norvège souhaite préserver un capitalisme national dynamique.
Mais ses obligations européennes et internationales l’empêchent — légitimement — de pénaliser arbitrairement les investisseurs étrangers.
Le paradoxe apparaît alors clairement.
La Norvège ne peut pas désavantager un investisseur uniquement parce qu’il est étranger.
Mais son propre régime fiscal fondé sur la résidence peut conduire à une situation dans laquelle le propriétaire norvégien résident supporte un coût que le propriétaire étranger ne supporte généralement pas en Norvège.
Ce n’est donc pas l’investissement étranger qui pose problème.
Le problème est de savoir si le système rend progressivement la propriété nationale moins attractive.
163 propriétaires partis en Suisse
Le phénomène trouve également un prolongement dans la mobilité internationale des grandes fortunes.
Une enquête de la NRK réalisée en 2026 aurait recensé 163 propriétaires d’entreprises norvégiens partis s’installer en Suisse depuis 2020.
Avant leur départ, ils avaient payé collectivement environ 343 millions de couronnes norvégiennes d’impôt sur la fortune, selon la comparaison retenue dans cette enquête.
Les défenseurs du système fiscal font toutefois remarquer que ces 343 millions ne représentaient qu’environ 2 % des recettes totales de l’impôt sur la fortune durant l’année de comparaison et que l’immense majorité des Norvégiens fortunés n’ont pas quitté le pays.
Beaucoup de ceux qui se sont expatriés continuent également à détenir des entreprises en Norvège.
Ces arguments sont importants.
Mais ils ne répondent qu’à une partie du problème.
Le capital ne se limite pas à l’argent
Un entrepreneur représente davantage que le montant d’impôt qu’il verse au cours d’une année.
Il représente aussi :
des réseaux, une expérience, des capacités d’investissement, une connaissance sectorielle, une aptitude à prendre des risques et surtout le pouvoir de décider où seront réalisés les investissements futurs.
Lorsqu’un propriétaire quitte la Norvège, son usine peut rester dans le pays.
Les salariés également.
Les machines aussi.
Pendant plusieurs années, aucun changement spectaculaire n’est nécessairement visible.
Mais les véritables questions apparaissent à plus long terme :
Où sera réalisé le prochain investissement ?
Où sera créée la prochaine holding ?
Dans quel pays les enfants de l’entrepreneur développeront-ils leur activité économique ?
Où sera investi le prochain capital-risque ?
Et où sera créée la prochaine entreprise ?
Ces effets sont extrêmement difficiles à intégrer aux statistiques fiscales.
Un gouvernement peut compter les contribuables qui sont partis.
Il lui est beaucoup plus difficile de compter les entreprises qui n’ont jamais été créées parce que leur fondateur a choisi un autre pays.
Rendre le départ coûteux ou rendre le pays attractif ?
La Norvège a parallèlement renforcé son régime d’exit tax, destiné notamment à taxer certaines plus-values latentes lorsque des contribuables quittent le pays.
Il existe des justifications fiscales légitimes à cette politique.
Mais l’exit tax ne résout pas la question de fond.
Comme le souligne Glenn Agung Hole, il existe une différence institutionnelle considérable entre :
rendre le départ coûteux
et
rendre le maintien dans le pays attractif.
Le premier mécanisme constitue une barrière.
Le second relève de la compétitivité institutionnelle.
Le plus grand danger est peut-être l’entrepreneur qui ne viendra jamais
À long terme, le principal danger n’est peut-être pas le milliardaire déjà enrichi qui déménage en Suisse.
C’est celui que les statistiques ne verront jamais.
L’entrepreneur qui n’a pas encore créé sa fortune.
Un jeune fondateur peut aujourd’hui choisir le pays où il établira sa société, lèvera des capitaux, installera sa propriété intellectuelle, construira sa holding et fixera sa résidence fiscale.
Ces décisions interviennent souvent longtemps avant l’apparition d’une importante fortune taxable.
Si une nouvelle génération d’entrepreneurs considère progressivement que la Norvège est un excellent pays pour exploiter une entreprise, mais un endroit comparativement moins intéressant pour accumuler et conserver une propriété privée à long terme, le problème dépassera largement l’exode de quelques grandes fortunes.
Il n’y aura alors aucun départ spectaculaire.
Le capital n’aura tout simplement jamais été constitué en Norvège.
« La prospérité ne s’hérite pas. Elle se reproduit. »
C’est ici que la question de l’impôt sur la fortune rejoint celle du capital institutionnel.
La prospérité norvégienne ne dépend pas uniquement du pétrole, du gaz ou du patrimoine accumulé.
Elle repose aussi sur des institutions :
la confiance, l’État de droit, la prévisibilité administrative, les compétences de la main-d’œuvre, les infrastructures, l’entrepreneuriat et la capacité d’associer durablement capital et savoir-faire.
Ces ressources ont été construites sur plusieurs générations.
Mais elles doivent constamment être renouvelées.
« Prosperity is not inherited. It is reproduced. »
Autrement dit :
la prospérité ne s’hérite pas ; elle se reproduit.
Une entreprise familiale transmise de génération en génération ne représente donc pas seulement une valeur inscrite dans un bilan.
Elle contient également une mémoire organisationnelle, des relations avec les fournisseurs, une légitimité locale, des connaissances tacites, du capital patient et parfois une volonté de maintenir une entreprise pendant les périodes difficiles là où un investisseur strictement financier aurait pu se retirer.
Cela ne signifie pas que la propriété familiale ou nationale serait intrinsèquement supérieure à l’investissement étranger.
Mais ces formes de propriété possèdent des caractéristiques institutionnelles dont l’État doit tenir compte avant d’en augmenter systématiquement le coût relatif.
Taxer la prospérité sans détruire les conditions qui la produisent
La question fondamentale n’est donc pas de savoir si les plus riches doivent contribuer.
Ils doivent contribuer.
Le véritable sujet est celui de la conception institutionnelle de l’impôt.
Un système fiscal durable doit pouvoir générer les recettes nécessaires au financement de l’État-providence sans éroder progressivement le capital productif, les incitations à investir et la base fiscale dont cet État-providence dépend lui-même.
La question à laquelle la Norvège doit répondre n’est finalement pas seulement :
combien peut-elle prélever aujourd’hui sur les propriétaires existants ?
Elle est surtout :
ses institutions permettront-elles encore demain de créer des entrepreneurs, des propriétaires, des investissements et du capital productif ?
La Norvège doit continuer à accueillir les capitaux étrangers.
Mais un pays qui affirme vouloir conserver une propriété nationale forte ne devrait pas organiser son système de telle manière que posséder la Norvège depuis l’étranger devienne plus attractif que rester propriétaire en Norvège.
Un État compétitif devrait donner aux entrepreneurs des raisons de rester plutôt que de compter principalement sur le coût de leur départ.
Car il existe une frontière entre taxer la prospérité et consommer progressivement les fondations institutionnelles qui permettent de la créer.






Yorum Yazın