Le Kazakhstan progresse dans les classements de l’innovation. L’épreuve institutionnelle commence
Par Dr Glenn Agung Hole, économiste institutionnel
La progression du Kazakhstan de huit places, au 73e rang de l’Indice mondial de l’innovation 2026, mérite l’attention de Bruxelles. Elle indique une avancée dans une économie dont l’importance pour l’Europe s’accroît. La question du développement qui se pose derrière ce classement est toutefois plus exigeante : quelle part des connaissances et des investissements entrant au Kazakhstan se transforme en capacités durables au sein de ses propres entreprises ?

L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle identifie le Kazakhstan comme le pays ayant enregistré la plus forte progression en Asie centrale et du Sud cette année. Sa méthodologie impose également de la prudence dans les comparaisons annuelles : les classements reflètent l’évolution de la disponibilité des données autant que celle des performances économiques. Cette amélioration constitue un signal encourageant, sans suffire à démontrer une transformation structurelle de l’économie.
Pour un économiste institutionnel, l’enjeu décisif se situe entre l’acquisition de ressources et leur utilisation productive. Un investisseur étranger peut installer des équipements avancés. Une université peut former des ingénieurs. Une agence publique peut financer un programme technologique. La capacité de ces activités à se renforcer mutuellement dépend de dispositifs souvent moins visibles que l’annonce d’un investissement : des contrats effectivement applicables, des incitations commerciales crédibles et des organisations capables de maintenir la coopération lorsque leurs dirigeants changent.
J’emploie la notion de capital institutionnel pour désigner cette capacité accumulée à coordonner l’activité économique et à conserver les connaissances qu’elle produit. Elle se construit par des coopérations répétées, dans un cadre de règles auxquelles les participants peuvent se fier. Lorsque ces relations fonctionnent, un investissement peut diffuser des apprentissages dans un réseau de fournisseurs. Lorsqu’elles restent fragiles, le même investissement peut générer une production importante tout en laissant relativement peu de compétences hors des activités de l’investisseur.
Cette distinction compte pour le Kazakhstan, car l’intégration internationale peut prendre des formes très différentes. Un corridor de transport ouvre l’accès aux marchés ; cet accès devient plus précieux lorsque les entreprises nationales peuvent satisfaire les normes qui y sont exigées. Une technologie importée accroît le potentiel productif, mais sa contribution à l’ensemble de l’économie dépend de la capacité des salariés locaux à l’adapter et des fournisseurs à acquérir les compétences nécessaires à son fonctionnement. La diversification économique suppose ces évolutions au sein des entreprises, dans la durée.
L’Europe a un intérêt direct dans ce processus. Lors de la visite du président Kassym-Jomart Tokaïev à Bruxelles, le 23 juin, les dirigeants européens et kazakhs ont réaffirmé leur coopération dans les matières premières critiques, l’énergie et les transports, ainsi que dans la numérisation et les technologies émergentes. Ils ont également salué l’élargissement de la coopération scientifique et éducative. Le partenariat dispose ainsi d’une base pour relier l’investissement industriel aux institutions qui permettent aux connaissances de circuler.
Les incitations économiques doivent être examinées attentivement. Une entreprise européenne peut avoir de bonnes raisons de recourir à ses fournisseurs internationaux habituels plutôt que d’en développer de nouveaux sur place. Une université kazakhe peut récompenser la publication scientifique plus clairement que la collaboration durable avec l’industrie. Une jeune entreprise peut éprouver des difficultés à financer la certification nécessaire à son premier contrat d’exportation. Chaque décision peut être rationnelle pour l’organisation concernée, tout en limitant collectivement le développement des capacités nationales.
L’action publique devrait s’attaquer à ces obstacles précis. Le développement des fournisseurs est plus crédible lorsqu’il comprend une assistance technique et une trajectoire réaliste vers la compétitivité. La recherche conjointe exige des accords sur la propriété intellectuelle et l’accès aux équipements avant le lancement du projet. La commande publique peut offrir un premier débouché à une technologie émergente, à condition que la sélection reste transparente et que les contrats ne soustraient pas indéfiniment les entreprises à la concurrence. L’objectif est de rendre l’apprentissage économiquement viable.
Les universités ont ici un rôle particulièrement important. Leur contribution dépasse la formation de diplômés ou la signature d’accords de coopération. Un travail suivi avec les entreprises permet aux chercheurs de comprendre les problèmes de production et aide les entreprises à repérer les connaissances qu’elles pourraient mobiliser. Cela exige du temps, des modalités de financement adaptées et une reconnaissance professionnelle pour les universitaires qui s’y engagent. Un partenariat qui n’existe que sur le papier contribue peu à la capacité d’innovation d’une économie.
Le financement doit aussi correspondre au stade de développement. Le capital-risque peut soutenir certaines entreprises technologiques, mais de nombreux fournisseurs industriels ont besoin de crédits à long terme, de financement d’équipements ou de ressources pour le développement appliqué. Ramener chaque problème d’innovation à un manque d’investissement dans les jeunes pousses risque de négliger les entreprises établies capables d’améliorer leur productivité grâce à des changements technologiques relativement modestes. La politique d’innovation doit également les atteindre.
Il faut, en parallèle, évaluer honnêtement les aides publiques. Les programmes doivent démontrer qu’ils suscitent des investissements privés supplémentaires, des applications commerciales réussies et un renforcement des compétences des entreprises. La visibilité politique renseigne mal sur la valeur économique. Les pouvoirs publics doivent pouvoir réviser les dispositifs décevants et mettre fin au soutien lorsque la dépendance remplace l’apprentissage. Des règles prévisibles et l’ouverture à de nouveaux entrants contribuent à empêcher que le développement industriel ne serve à protéger les acteurs en place.
Pour l’Union européenne, cette approche donnerait aussi un contenu concret au partenariat stratégique. Les entreprises européennes bénéficient de fournisseurs locaux plus fiables et techniquement plus compétents. Le Kazakhstan acquiert une base productive plus large et une capacité accrue à négocier ses relations économiques futures. Ces bénéfices réciproques dépendent de la conception de chaque projet, notamment de ses engagements de formation et de ses relations avec la recherche ; ils ne découleront pas automatiquement du volume des investissements.
La prochaine phase devrait donc être évaluée à partir de changements observables dans l’économie kazakhe. Un fournisseur national peut-il obtenir des contrats plus exigeants ? Un partenariat universitaire peut-il déboucher sur une technologie effectivement utilisée par une entreprise ? Une entreprise en croissance peut-elle se financer sans dépendre d’un accès personnel aux décideurs ? Les réponses à ces questions nous apprendraient bien davantage sur la solidité des progrès qu’un nouveau mouvement dans un palmarès international.
L’accès au 73e rang offre une occasion utile de les poser. Le Kazakhstan peut mettre ses relations internationales croissantes au service d’un approfondissement de ses compétences nationales. L’Europe peut y contribuer en intégrant concrètement cette ambition à sa coopération. L’acquis durable serait une économie dans laquelle les entreprises continuent d’apprendre et de rester compétitives après l’achèvement du premier projet d’investissement.
Sources
WIPO — Global Innovation Index 2026
https://www.wipo.int/web-publications-preview/global-innovation-index-2026/en/gii-2026-results.html
European Council — Joint statement, 23 June 2026
https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2026/06/23/strengthening-the-strategic-partnership-between-the-european-union-and-kazakhstan/







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