Histoire/ Culture
Delhaize, le Belge devenu hollandais : chronique d’un fleuron national devenu géant mondial
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner
Pendant près de 160 ans, Delhaize a incarné bien davantage qu’une chaîne de supermarchés. Pour plusieurs générations de Belges, le Lion a représenté la proximité, la qualité, l’innovation commerciale et la réussite d’une entreprise familiale devenue multinationale.

Née dans le bassin industriel de Charleroi, développée à Bruxelles, partie à la conquête des États-Unis puis fusionnée avec le groupe néerlandais Ahold, l’entreprise appartient aujourd’hui à l’un des plus puissants groupes mondiaux de distribution alimentaire.
La marque, son Lion et ses magasins demeurent profondément belges. Mais depuis 2016, son centre de décision international se trouve à Zaandam, aux Pays-Bas.
L’histoire est pourtant devenue encore plus singulière en 2026 : plus de 150 ans après la séparation des deux branches commerciales de la famille Delhaize, les magasins « louis delhaize » de Belgique ont rejoint le périmètre d’Ahold Delhaize.
Retour sur une saga familiale, industrielle et sociale qui accompagne l’évolution de la Belgique depuis 1867.
1867 : la naissance d’un pionnier belge
L’histoire commence le 27 février 1867 à Ransart, près de Charleroi.
Jules Delhaize, ses frères et leur beau-frère Jules Vieujant fondent les Établissements Delhaize Frères et Cie.
À cette époque, le commerce alimentaire repose essentiellement sur une multitude de petites épiceries indépendantes. Les prix, les approvisionnements et la qualité peuvent varier considérablement d’un magasin à l’autre.
Les fondateurs de Delhaize imaginent un système radicalement différent :
* acheter directement et en grande quantité auprès des producteurs ;
* centraliser les achats et le stockage ;
* approvisionner un réseau organisé de magasins ;
* contrôler la qualité des marchandises ;
* pratiquer des prix cohérents dans l’ensemble du réseau.
Cette organisation permet de réduire les intermédiaires, de mieux maîtriser les coûts et de garantir une qualité relativement uniforme.
Delhaize ne crée pas encore le supermarché moderne, mais pose déjà les fondations de la grande distribution.
1875 : le Lion devient l’emblème de l’entreprise
Quelques années après sa création, Delhaize adopte le Lion comme symbole.
L’animal évoque le Lion belge et la devise nationale : « L’union fait la force ».
Il doit transmettre plusieurs valeurs :
* la puissance ;
* la confiance ;
* la stabilité ;
* l’enracinement national.
Le Lion apparaît progressivement sur les devantures, les publicités, les véhicules de livraison et les produits commercialisés sous la marque de l’entreprise.
Il devient l’un des emblèmes commerciaux les plus reconnaissables de Belgique.
Près d’un siècle et demi plus tard, malgré les transformations de l’entreprise et son passage sous contrôle néerlandais, le Lion demeure au cœur de l’identité de Delhaize.
1878 : l’apparition des premiers commerçants affiliés
Parallèlement à ses propres succursales, Delhaize commence à approvisionner des commerçants indépendants affiliés à son réseau.
Un premier magasin indépendant est notamment signalé en province de Luxembourg.
Deux modèles vont dès lors cohabiter :
* des magasins directement exploités par Delhaize ;
* des commerces exploités par des indépendants, mais approvisionnés ou accompagnés par l’entreprise.
Cette coexistence entre succursales intégrées et magasins affiliés préfigure les modèles de franchise et d’affiliation qui deviendront centraux dans la distribution moderne.
1883 : Molenbeek devient le cœur industriel de Delhaize
En 1883, l’entreprise transfère ses activités de la région de Charleroi vers Molenbeek-Saint-Jean, à proximité de la gare de l’Ouest.
Le choix de Bruxelles répond à une logique stratégique. La capitale dispose d’infrastructures ferroviaires et commerciales permettant de distribuer plus efficacement les marchandises dans l’ensemble du pays.
Le site molenbeekois prend rapidement les dimensions d’une véritable cité industrielle.
Il comprend notamment :
* de grands entrepôts ;
* des caves ;
* des bureaux administratifs ;
* des écuries ;
* une école ;
* un économat ;
* une brigade interne de pompiers ;
* une torréfaction de café ;
* une distillerie ;
* une installation d’embouteillage ;
* différents ateliers de production alimentaire.
Delhaize ne se contente alors pas de vendre des produits fabriqués par d’autres. L’entreprise transforme, conditionne et produit elle-même une partie importante des marchandises proposées dans ses magasins.
1883-1914 : la conquête du marché belge
Au cours des trois décennies précédant la Première Guerre mondiale, Delhaize connaît une expansion spectaculaire.
À la veille du conflit, son réseau comprend plus de 700 succursales et entretient des relations commerciales avec environ 1 500 négociants indépendants.
Le système développé par l’entreprise est connu sous le nom de « succursalisme ».
Il repose sur une organisation intégrée :
* une direction centrale ;
* des achats groupés ;
* des entrepôts communs ;
* des produits standardisés ;
* un réseau de magasins implantés dans différentes régions.
Ce modèle transforme durablement le commerce alimentaire belge et annonce les méthodes de fonctionnement des futurs groupes de distribution européens.
Les années 1930 : la crise économique et la gamme Derby
La Grande Dépression frappe durement les ménages européens.
Face à la baisse du pouvoir d’achat, Delhaize développe la gamme Derby, conçue pour offrir des produits meilleur marché.
L’entreprise cherche ainsi à concilier deux impératifs :
* maintenir l’accessibilité des produits essentiels ;
* préserver son image de spécialiste de l’alimentation et de la qualité.
Cette stratégie permet à Delhaize de traverser une période économique particulièrement difficile tout en élargissant son offre vers les consommateurs disposant de revenus plus modestes.
1945 : la fin progressive des grandes fabrications internes
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Delhaize transforme profondément son modèle industriel.
L’entreprise ferme progressivement la plupart de ses propres unités de fabrication. La production de nombreux articles est confiée à des fournisseurs spécialisés.
Delhaize conserve cependant plusieurs leviers essentiels :
* la définition des recettes et des cahiers des charges ;
* la sélection des fournisseurs ;
* le contrôle de la qualité ;
* la commercialisation sous ses propres marques.
Ce modèle deviendra l’un des fondements des marques de distributeur contemporaines.
1957 : la révolution du supermarché en Belgique
En décembre 1957, Delhaize ouvre à Ixelles, dans le quartier de la place Flagey, le premier supermarché belge entièrement organisé selon le modèle américain du libre-service.
L’établissement couvre environ 400 mètres carrés et propose près de 4 000 références.
Pour les consommateurs de l’époque, le changement est considérable.
Les clients doivent désormais :
* circuler eux-mêmes dans les rayons ;
* prendre les produits directement sur les étagères ;
* utiliser un chariot ;
* choisir des viandes et produits frais préemballés ;
* régler l’ensemble de leurs achats aux caisses situées à la sortie.
La fonction traditionnelle de l’épicier, qui servait individuellement chaque client derrière son comptoir, est profondément bouleversée.
Après une période d’étonnement, le public adopte le concept. Le supermarché devient progressivement le modèle dominant du commerce alimentaire belge.
1962 : Delhaize entre à la Bourse de Bruxelles
Pour financer l’ouverture de nouveaux supermarchés et ses investissements logistiques, Delhaize ouvre son capital au public.
La société est introduite à la Bourse de Bruxelles sous la dénomination Delhaize Frères et Cie « Le Lion ».
Cette étape marque une transformation majeure.
Delhaize demeure liée à sa famille fondatrice, mais elle devient également une société cotée soumise aux attentes des marchés financiers et de nouveaux actionnaires.
Les années 1960 et 1970 : la naissance d’une logistique industrielle
Afin d’approvisionner un réseau de supermarchés de plus en plus vaste, Delhaize construit à Zellik de grandes centrales de distribution spécialisées.
Les commandes, le stockage et les livraisons sont progressivement rationalisés.
La distribution alimentaire entre dans une nouvelle ère :
* volumes plus importants ;
* chaînes logistiques centralisées ;
* approvisionnements plus rapides ;
* rotation accélérée des produits ;
* gestion moderne des stocks.
Le commerce alimentaire devient une véritable industrie.
1974 : le début de l’aventure américaine
Au milieu des années 1970, une législation belge plus restrictive limite l’implantation de nouvelles grandes surfaces.
Delhaize cherche alors des relais de croissance à l’étranger.
Le groupe prend une participation dans Food Town Stores, une chaîne qui exploite 22 supermarchés en Caroline du Nord et en Caroline du Sud.
L’entreprise américaine sera ensuite rebaptisée Food Lion.
Cette opération constitue le point de départ de l’internationalisation de Delhaize et l’une des décisions les plus importantes de son histoire.
Food Lion deviendra progressivement l’un des principaux moteurs du groupe belge aux États-Unis.
Les années 1980 et 1990 : diversification et innovation
Delhaize développe de nouveaux formats commerciaux et de nouveaux services.
L’entreprise lance ou accompagne notamment :
* Tom & Co, spécialisé dans les produits pour animaux ;
* Caddy-Home, service de livraison à domicile ;
* une offre de produits biologiques ;
* de nouveaux formats de magasins de proximité ;
* des services destinés à fidéliser davantage la clientèle.
Cette période confirme la volonté du groupe de ne plus dépendre exclusivement du supermarché traditionnel.
1992 : 125 ans et lancement de la Carte Plus
En 1992, Delhaize célèbre son 125e anniversaire.
Le groupe compte alors plus de 1 000 magasins aux États-Unis et plus de 400 points de vente en Belgique. Il développe également ses activités en Grèce et en Europe centrale.
La même année, Delhaize lance la Carte Plus, l’une des premières grandes cartes de fidélité du secteur belge de la distribution.
L’objectif ne consiste plus seulement à vendre des produits.
Il s’agit désormais de :
* mieux connaître les habitudes des clients ;
* personnaliser les promotions ;
* renforcer la fidélité ;
* collecter des données commerciales.
La distribution entre progressivement dans l’ère du marketing individualisé.
1999 : le cap des 2 000 magasins
À la fin des années 1990, le réseau international de Delhaize dépasse les 2 000 points de vente.
L’ancien épicier de Ransart est devenu une multinationale active sur plusieurs continents.
Le marché américain occupe désormais une place déterminante dans les revenus et les résultats du groupe.
2001 : Delhaize entre à Wall Street
En avril 2001, le Groupe Delhaize est coté au New York Stock Exchange.
Cette cotation américaine renforce sa visibilité auprès des investisseurs internationaux et reflète le poids pris par ses activités aux États-Unis.
L’entreprise est alors l’un des rares grands groupes belges à disposer d’une telle présence boursière internationale.
2005 : le rachat de Cash Fresh
Delhaize acquiert Cash Fresh, une chaîne de 43 supermarchés principalement implantée dans le nord-est de la Belgique.
Cette opération renforce son réseau national et confirme sa volonté de consolider ses positions face à Colruyt, Carrefour et aux autres groupes actifs sur le marché belge.
2009 : Delhaize au sommet de sa puissance belge
À la fin de l’année 2009, Delhaize Belgique affiche des dimensions impressionnantes :
* 792 magasins sous ses différentes formules ;
* plus de 17 000 collaborateurs ;
* environ 4,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires ;
* une part de marché annoncée de 25,7 %.
À l’échelle internationale, le Groupe Delhaize compte alors 2 732 magasins et quelque 138 000 travailleurs.
Le groupe est actif dans plusieurs pays et sur trois continents.
Delhaize n’est plus seulement une réussite belge. Il est devenu un acteur mondial.
Qui est Ahold ?

Pour comprendre la transformation de Delhaize en 2016, il faut remonter à l’histoire d’un autre épicier familial : Albert Heijn.
1887 : la naissance d’Albert Heijn
En 1887, Albert Heijn et son épouse Neeltje reprennent une petite épicerie familiale à Oostzaan, aux Pays-Bas.
Le commerce se développe progressivement grâce à plusieurs principes similaires à ceux de Delhaize :
* qualité contrôlée ;
* prix clairement affichés ;
* développement de produits propres ;
* organisation d’un réseau de magasins.
Albert Heijn devient progressivement la principale enseigne de supermarchés des Pays-Bas.
1948 : l’entrée à la Bourse d’Amsterdam
L’entreprise familiale entre à la Bourse d’Amsterdam afin de financer son expansion.
Comme Delhaize quelques années plus tard, Albert Heijn passe progressivement d’une entreprise familiale à une société cotée.
1952 : le libre-service néerlandais
Albert Heijn développe le libre-service aux Pays-Bas et accélère la modernisation de ses magasins.
Les trajectoires d’Albert Heijn et de Delhaize deviennent étonnamment parallèles :
* une origine familiale ;
* une spécialisation alimentaire ;
* des marques propres ;
* une introduction en Bourse ;
* une internationalisation ;
* une forte présence aux États-Unis.
1973 : Albert Heijn Holding devient Ahold
En 1973, la société mère adopte le nom Ahold.
Le terme provient d’« Albert Heijn Holding ».
Ahold n’est donc pas le nom d’un fondateur. Il désigne la holding regroupant Albert Heijn et les autres activités commerciales développées ou acquises par le groupe néerlandais.
Les années 1970-2000 : une expansion internationale
Ahold se développe fortement à l’étranger, principalement aux États-Unis.
Le groupe acquiert plusieurs chaînes régionales et construit un ensemble international de supermarchés.
Comme Delhaize, il comprend que le marché américain peut offrir une croissance plus importante que celle des marchés belge ou néerlandais, déjà arrivés à un certain niveau de maturité.
2013 : Frans Muller arrive à la tête de Delhaize
En 2013, le Néerlandais Frans Muller devient CEO du Groupe Delhaize.
Sa mission consiste à améliorer les performances et à relancer la croissance du distributeur belge.
Il établit progressivement une relation de confiance avec Dick Boer, alors dirigeant d’Ahold.
Cette proximité joue un rôle central dans la reprise des discussions entre les deux groupes.
Des tentatives de rapprochement avaient déjà été envisagées auparavant, notamment dans les années 2000, sans parvenir à aboutir.
2015 : l’annonce du rapprochement
Le 12 mai 2015, Ahold et Delhaize confirment officiellement qu’ils discutent d’un rapprochement.
Le 24 juin 2015, les deux entreprises annoncent leur accord.
L’opération est présentée comme une « fusion entre égaux ».
La logique industrielle est forte :
* deux groupes issus d’entreprises familiales ;
* deux positions dominantes sur leurs marchés historiques ;
* deux importantes implantations américaines ;
* des réseaux géographiquement complémentaires ;
* un besoin commun de renforcer leur pouvoir de négociation face aux grands fournisseurs ;
* un objectif d’environ 500 millions d’euros de synergies annuelles.
Mais derrière la formule de la « fusion entre égaux », le rapport de force juridique est plus nuancé.
23 et 24 juillet 2016 : naissance d’Ahold Delhaize
La réalisation de l’opération est annoncée le 23 juillet 2016 et la fusion devient effective le 24 juillet.
Le nouveau groupe prend le nom de Koninklijke Ahold Delhaize N.V.
La société mère est de droit néerlandais et son siège est établi à Zaandam.
Sur le plan juridique, Ahold constitue la structure acquéreuse. Les actionnaires d’Ahold détiennent la majorité du capital du nouvel ensemble.
Delhaize conserve néanmoins :
* son nom dans celui du groupe ;
* sa marque commerciale ;
* son Lion ;
* ses activités belges ;
* plusieurs enseignes internationales historiquement développées par le groupe belge.
La naissance d’Ahold Delhaize constitue ainsi une fusion économique, mais également le transfert du centre de gravité du groupe vers les Pays-Bas. (Ahold Delhaize Media)
Delhaize, le Belge devenu hollandais
La formule résume une réalité à la fois juridique, économique et symbolique.
Delhaize reste belge :
* par son histoire ;
* par son enseigne ;
* par son identité visuelle ;
* par son implantation commerciale ;
* par son lien affectif avec les consommateurs.
Mais la société mère, la gouvernance internationale, l’allocation du capital et les grandes décisions stratégiques relèvent désormais d’un groupe établi aux Pays-Bas.
Le Lion demeure belge sur les façades. Le centre de décision est néerlandais.
2023 : le séisme social de la franchisation
Le 7 mars 2023, Delhaize annonce son intention de transformer les 128 derniers supermarchés intégrés qu’il exploite directement en magasins indépendants affiliés.
Cette annonce provoque l’une des plus importantes crises sociales de l’histoire récente de la distribution belge.
Pendant plusieurs mois, le conflit se traduit par :
* des grèves ;
* des blocages ;
* des manifestations ;
* des fermetures temporaires de magasins ;
* une confrontation particulièrement dure entre la direction et les organisations syndicales.
Les syndicats dénoncent notamment :
* la disparition progressive du modèle salarial historique ;
* la crainte d’une dégradation des rémunérations ;
* des conditions de travail potentiellement différentes chez les indépendants ;
* un affaiblissement de la représentation syndicale ;
* le transfert du risque économique vers les exploitants franchisés.
La direction affirme, de son côté, que ce changement est nécessaire pour améliorer la performance des magasins, accélérer les décisions locales et garantir la pérennité du réseau belge.
L’opération marque une rupture fondamentale : Delhaize passe d’un modèle mixte à un réseau de supermarchés exploités par des indépendants affiliés. (newsroom.aholddelhaize.com)
2024-2025 : Delhaize tourne la page des magasins intégrés
La cession progressive des 128 magasins à des exploitants indépendants transforme profondément la structure sociale et commerciale de Delhaize Belgique.
La marque, l’approvisionnement, les promotions et les principaux standards commerciaux restent contrôlés par Delhaize.
L’exploitation quotidienne est cependant confiée aux entrepreneurs indépendants.
Le magasin conserve donc l’apparence du Lion, mais l’employeur local n’est plus directement la grande entreprise Delhaize.
Delhaize et Louis Delhaize : une distinction indispensable

La présence du nom « Delhaize » dans deux groupes différents a entretenu une confusion pendant plus d’un siècle.
Delhaize Le Lion et le groupe Louis Delhaize partagent une origine familiale, mais ils ont longtemps constitué deux ensembles juridiquement et économiquement distincts.
Delhaize Le Lion
Delhaize Frères et Cie « Le Lion » est créé en 1867.
Cette branche devient successivement :
* Delhaize Frères ;
* le Groupe Delhaize ;
* puis une composante d’Ahold Delhaize à partir de 2016.
Son emblème historique est le Lion.
Le groupe Louis Delhaize
Louis Delhaize appartient à une autre branche de la même famille commerçante.
Il développe dès les années 1870 ses propres activités de distribution, séparément de Delhaize Le Lion.
Cette entreprise donnera naissance au groupe Louis Delhaize, qui contrôlera notamment, selon les périodes et les pays :
* les hypermarchés Cora ;
* les supermarchés Match ;
* les magasins Smatch ;
* les commerces de proximité louis delhaize ;
* Delitraiteur ;
* différentes activités spécialisées, immobilières et logistiques.
Les deux groupes portent donc le même patronyme et sont issus de la même famille, mais ils ne constituent pas la même entreprise.
Pourquoi la confusion est-elle si fréquente ?
La confusion s’explique par quatre éléments :
* le même nom de famille ;
* une origine géographique proche ;
* une activité identique dans le commerce alimentaire ;
* une histoire qui commence à la même époque.
Pourtant, pendant plus de 150 ans, Delhaize Le Lion et Louis Delhaize suivent deux trajectoires distinctes.
Le premier devient un groupe international coté en Bourse avant de fusionner avec Ahold.
Le second reste beaucoup plus longtemps contrôlé par une structure familiale et développe notamment Cora, Match, Smatch et les commerces louis delhaize.
Les années 2020 : le démantèlement progressif du groupe Louis Delhaize
Au cours des années 2020, le groupe Louis Delhaize cède une partie importante de ses activités.
Les magasins Match et Smatch de Belgique sont notamment repris en grande partie par Colruyt en 2023.
En France, Carrefour acquiert les activités Cora et Match du groupe Louis Delhaize. L’opération est autorisée sous conditions par l’Autorité française de la concurrence en 2025. (Reuters)
Au Luxembourg, plusieurs activités sont cédées à E.Leclerc.
Le groupe familial historique réduit ainsi fortement son périmètre.
2026 : Delhaize et louis delhaize se retrouvent en Belgique
L’histoire connaît un nouveau tournant le 2 février 2026.
Delhaize Belgique, filiale d’Ahold Delhaize, finalise l’acquisition de Delfood auprès du groupe Louis Delhaize.
L’opération comprend 303 points de vente belges :
* l’ensemble des magasins portant l’enseigne louis delhaize ;
* d’autres commerces approvisionnés par Delfood ;
* les activités logistiques ;
* le siège belge de Delfood.
À la suite de cette acquisition, le réseau de Delhaize atteint 1 109 magasins en Belgique et au Luxembourg, sous réserve des cessions exigées par l’autorité belge de la concurrence. (newsroom.aholddelhaize.com)
Cet événement possède une portée historique et symbolique considérable.
Plus de 150 ans après la séparation des deux branches commerciales de la famille Delhaize, les magasins louis delhaize de Belgique entrent dans le périmètre du groupe Ahold Delhaize.
Il ne s’agit pas d’une réunification complète des anciens groupes familiaux : Ahold Delhaize n’a pas repris l’ensemble des activités historiques du groupe Louis Delhaize.
Mais sur le marché belge, les deux noms issus de la même famille se retrouvent désormais au sein du même ensemble économique.
Le paradoxe est saisissant : c’est sous le contrôle d’une société mère néerlandaise que deux héritages belges séparés depuis le XIXe siècle se rapprochent à nouveau.
Ahold Delhaize en 2026 : un géant de 17 enseignes
En 2026, Ahold Delhaize figure parmi les plus grands groupes mondiaux de distribution alimentaire et de commerce électronique.
Le groupe annonce notamment :
* 17 enseignes locales ;
* une présence dans neuf pays ;
* 9 551 magasins ;
* environ 384 000 collaborateurs ;
* près de 77 millions de clients servis chaque semaine.
Parmi ses principales marques figurent :
* Albert Heijn ;
* Delhaize ;
* Food Lion ;
* Hannaford ;
* Stop & Shop ;
* Giant Food ;
* The Giant Company ;
* Mega Image ;
* Profi ;
* Alfa Beta Vassilopoulos ;
* Albert ;
* bol.
Les États-Unis représentent une part majeure de l’activité du groupe, tandis que les marchés européens restent stratégiques pour sa diversification et son identité. (Ahold Delhaize)
Une stratégie fondée sur le numérique et la proximité
Ahold Delhaize concentre sa stratégie autour de plusieurs priorités :
* le développement du commerce en ligne ;
* l’exploitation des données de fidélité ;
* la personnalisation des promotions ;
* l’intelligence artificielle ;
* l’automatisation logistique ;
* les magasins de proximité ;
* les marques propres ;
* l’intégration entre commerce physique et numérique.
Le groupe cherche à utiliser sa taille mondiale tout en conservant des marques locales capables de s’adapter aux habitudes des consommateurs.
Cette logique explique le maintien du nom Delhaize en Belgique et celui d’Albert Heijn aux Pays-Bas.
Le groupe mondial contrôle les capitaux et la stratégie générale, mais les enseignes locales conservent leurs identités historiques.
Une comparaison nécessaire
Delhaize Le Lion Groupe Louis Delhaize
Créé en 1867 Développé à partir des années 1870
Emblème : le Lion Enseigne portant le prénom Louis
Groupe international coté Groupe longtemps familial
Développement majeur aux États-Unis Développement en Belgique, France, Luxembourg et Roumanie
Fusion avec Ahold en 2016 Cessions importantes dans les années 2020
Devient une marque d’Ahold Delhaize Les magasins louis delhaize belges rejoignent Delhaize en 2026
Conclusion : le Lion est resté, la souveraineté économique a changé
L’histoire de Delhaize reflète une partie de l’histoire économique de la Belgique.
Fondée à Ransart en 1867, l’entreprise a révolutionné le commerce alimentaire grâce au succursalisme, aux achats centralisés, aux marques propres et au libre-service.
Elle a introduit le supermarché moderne en Belgique, construit un réseau logistique national, conquis les États-Unis et atteint les marchés financiers internationaux.
Mais son changement de dimension a aussi entraîné une perte d’autonomie nationale.
Depuis 2016, Delhaize n’est plus la société mère d’un groupe belge indépendant. Elle est une enseigne locale appartenant à Koninklijke Ahold Delhaize N.V., groupe néerlandais établi à Zaandam.
La franchisation des 128 magasins intégrés, décidée en 2023, a ensuite marqué une rupture sociale profonde dans l’histoire belge de l’entreprise.
Enfin, l’acquisition de Delfood en février 2026 a créé un nouveau paradoxe historique : les magasins louis delhaize de Belgique ont rejoint l’entreprise issue de Delhaize Le Lion, mais cette réunion s’est opérée sous le pavillon néerlandais d’Ahold Delhaize.
Delhaize n’a donc pas disparu.
Le Lion reste visible sur les façades, dans les habitudes des consommateurs et dans la mémoire collective belge.
Mais derrière cette permanence symbolique, la structure du pouvoir a changé.
Né à Charleroi, développé à Bruxelles et devenu mondial grâce à l’Amérique, le fleuron belge est désormais dirigé depuis les Pays-Bas.
Le Lion est toujours belge dans l’imaginaire. Son destin économique, lui, se décide à Zaandam.





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