CPAS : le “succès” qui cache la file invisible
Quand on se félicite d’une baisse de demandes… sans se demander où sont passés les gens
Un CPAS sort un exemple, presque comme un communiqué : « Nous n’avons pas autant de demandes de revenu de réinsertion que prévu. » Et aussitôt, le récit s’active. Dans certains cercles politiques et médiatiques, l’information devient une preuve : pas de tsunami social, donc la réforme du gouvernement Arizona fonctionne, donc tout va bien.
Sauf qu’un chiffre, isolé, peut fabriquer une réalité de vitrine. Et parfois, cette vitrine ressemble à un mensonge royal.
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1) Moins de demandes ne veut pas dire moins de misère
La baisse des demandes n’est pas automatiquement le signe d’une amélioration. Elle peut être le signe d’un autre phénomène :le non-recours.
Quand les procédures se durcissent, quand les conditions se multiplient, quand l’accès se ralentit, la pauvreté ne disparaît pas : elle se déplace.
Découragement administratif : délais, pièces exigées, convocations, contrôles, suspicions.
Renoncement : fatigue, honte, peur d’être stigmatisé ou sanctionné.
Portes plus étroites : critères resserrés, interprétations restrictives, décisions de suspension.
Glissement hors radar : associations, dettes, famille, rue, travail au noir.
En clair : le compteur “demandes” peut baisser… parce que les gens n’arrivent plus à demander.
2) La communication politique fabrique un succès sans autopsie
Ce qui choque, ce n’est pas qu’un CPAS partage un chiffre. C’est la manière dont ce chiffre est immédiatement converti en trophée politique.
Le mécanisme est simple :
moins de demandes = moins de problèmes = réforme validée.
Mais ce raisonnement est fragile, parce qu’il ne mesure pas la réalité sociale ; il mesure seulement la quantité de personnes qui parviennent encore à entrer dans la procédure.
Et lorsqu’on “resserre” les politiques sociales, on obtient souvent exactement ce que la communication adore :
moins de demandes,
plus de silence,
une apparence d’ordre.
Le silence devient un argument.
3) “Pas de tsunami” : la misère rendue muette
Le récit “tout va bien” a un effet pervers : il légitime la prochaine étape.
Si le “tsunami” n’arrive pas, on conclut qu’on peut serrer davantage :
couper plus vite,
suspendre plus facilement,
sortir les malades du circuit,
durcir les contrôles,
renvoyer la détresse à l’invisible.
C’est une brutalité douce : une violence sociale emballée dans une phrase de satisfaction.

4) Où sont les partis ? Où est la contre-attaque ?
Le problème, ce n’est pas seulement la mesure. C’est l’absence de riposte sérieuse.
Parce que contester exige du courage politique :
affronter l’accusation de “laxisme” ou “d’assistanat”,
dénoncer une réforme présentée comme “responsable”,
expliquer un phénomène impopulaire mais réel : le non-recours.
Alors beaucoup se taisent. Et ce silence ressemble à une convergence : tout le monde pense à son portefeuille, pendant que la réalité sociale devient un angle mort.
5) La seule question honnête
Pas : “combien de demandes ?”
Mais :
combien de refus ?
combien de dossiers abandonnés ?
combien de rendez-vous repoussés ?
combien de suspensions ?
combien de personnes basculées vers les associations, les dettes, la rue ?
combien de malades sortis des radars ?
Tant qu’on n’ose pas cette autopsie, on continuera à brandir des chiffres comme des médailles, en appelant “succès” ce qui n’est parfois qu’une chose : une pauvreté rendue invisible.
Bruxelles Korner — Kadir Duran











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