Bruxelles “team building”, Bruxelles sans gouvernement : la Région paie l’ambiance, pas la décision
BRUXELLES KORNER Analyse
26 janvier 2026
Par Kadir Duran
Des documents transmis au Parlement bruxellois révèlent plusieurs centaines de milliers d’euros engagés en 2025 dans des activités de team building au sein de l’administration régionale. Le débat serait banal dans une Région stable. Il devient explosif dans une capitale qui atteindra, le 30 janvier 2026, le cap de 600 jours sans gouvernement de plein exercice. Le cœur du problème n’est pas la cohésion d’équipe : c’est la cohésion politique — et la responsabilité transversale de tous les partis, y compris ceux qui crient aujourd’hui après s’être tus hier.

1) Les chiffres 2025 : une dépense concentrée, un symbole ravageur
Selon les éléments relayés dans la presse sur base de documents communiqués au Parlement :
SPRB (administration) : Réception de Nouvel An 54.266 € ; “Summer Day” 74.099 €.
Services d’Alain Maron (Ecolo) : 106.580 €, dont 91.000 € liés à Bruxelles Environnement (et 3.700 € pour son ministère, selon l’article).
Services d’Ans Persoons (Vooruit) : 96.338 €, avec des coûts significatifs chez hub.brussels.
Clerfayt (DéFI) : 9.854 € ; Van den Brandt (Groen) : 4.014 € ; Vervoort (PS) : 0 € (dans l’état rapporté).
Note : certains comptes sont mentionnés comme “pas terminés” dans la même séquence d’informations.
2) Pourquoi cela choque : la crise institutionnelle a détruit le “bénéfice du doute”
Le contexte change tout :
30 janvier 2026 : 600 jours sans gouvernement bruxellois, avec appels à manifester ce jour-là.
Une impasse politique où la responsabilité est structurellement partagée, sur fond de tensions MR–PS et d’architecture institutionnelle bruxelloise qui rend les majorités plus difficiles à assembler.
Dans ce décor, une dépense d’événementiel interne n’est plus “une ligne RH” : elle devient un signal politique. Et le signal est mauvais : la machine continue à financer l’atmosphère pendant que les partis n’assemblent pas une majorité.
3) Tous responsables, y compris les “indignés sélectifs”
Ceux qui gouvernent (ou pilotent cabinets et organismes)
Ils doivent répondre sur trois points : utilité, proportion, procédure. Pas en slogans, en pièces.
Ceux qui dénoncent aujourd’hui
Le Parlement n’est pas une scène d’indignation, c’est un lieu de contrôle continu. Les partis qui découvrent le sujet en même temps que le public doivent expliquer leur absence de contrôle en amont.
Et surtout : la culture du “tout continue”
La crise bruxelloise a normalisé une dérive : l’essentiel est bloqué, le secondaire se déroule. Dans une démocratie, c’est l’inverse qui devrait se produire.
Encadré ,PS–MR : les deux mains sur le volant, les yeux ailleurs
Le PS et le MR sont les deux pôles dominants du jeu francophone bruxellois et c’est précisément pourquoi leur “surprise” sonne creux.
Le MR est premier parti au Parlement bruxellois côté francophone (20 sièges, 25,95%) ; le PS suit (16 sièges, 22,05%).
Depuis des mois, la crise est décrite comme nourrie par un bras de fer MR–PS, notamment autour des configurations de coalition et du débat sur certains partenaires.
Alors, pourquoi cette impression de “yeux fermés” ?
Côté PS, la logique dominante est la protection de l’appareil et de la coalition sortante : ouvrir un front public sur l’administration (SPRB) et des organismes, c’est fragiliser ce qui reste de gouvernance en affaires courantes.
Côté MR, le calcul est double : capitaliser sur l’indignation sans s’enfermer dans une réforme “anti-event” qui s’appliquerait demain à tous, y compris aux niveaux de pouvoir où le MR gouverne aussi.
Pour les deux, il existe une tentation commune : préférer le bénéfice politique de la dénonciation à l’acte structurant qui oblige tout le monde (audit, open data, plafond automatique).
Conclusion : quand les deux partis majeurs tiennent les clés du récit et du blocage, ils ont aussi la responsabilité du remède. S’ils veulent prouver qu’ils ne “ferment pas les yeux”, ils doivent produire des actes pas des postures.
4) Ce qu’il faut exiger (sinon, c’est de la communication)
Pour juger sérieusement et éviter le procès d’intention, il faut la transparence opérationnelle :
factures détaillées (catering, location, animation, sécurité, logistique)
procédures de marchés publics (mise en concurrence, conventions-cadres, seuils)
nombre de participants + coût par tête
objectif RH (réorganisation, risques psychosociaux, absentéisme)
évaluation ex post (indicateurs, retours, impact)
Sans ces éléments, la dépense reste politiquement indéfendable dans le contexte actuel même si elle est administrativement “régulière”.
5) Le pack “costaud” : mesures anti-hypocrisie applicables à tous
Plafond automatique des dépenses événementielles internes tant que la Région est en affaires courantes
Transparence active trimestrielle (open data) : objet, fournisseur, procédure, montant, coût par participant
Audit externe ciblé (SPRB + organismes cités) sur 2023–2025, avec doctrine de dépenses “essentielles / non essentielles”
Règle unique pour tous : mêmes seuils, mêmes obligations, mêmes sanctions administratives
Débat annuel au Parlement avec tableau consolidé des dépenses “hospitality / events / team building”
Conclusion
Le team building n’est pas le crime. Le crime politique, c’est la dissociation : une Région capable de financer l’ambiance, mais incapable de produire un gouvernement. À 600 jours de vide, Bruxelles n’a plus besoin de morale à la carte. Elle a besoin d’un exécutif de plein exercice et d’une règle simple : à crise exceptionnelle, transparence exceptionnelle.











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