Entretien exclusif : le président kazakh salue les politiques de Trump et appelle au réalisme dans les affaires mondiales
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Entretien exclusif : le président kazakh salue les politiques de Trump et appelle au réalisme dans les affaires mondiales
Par Azaz Syed
5 février 2026
Le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokayev, lors d’un entretien avec Geo News. — Reporter
Résumé de l’interview – Président kazakh Kassym-Jomart Tokayev
Le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokayev, dresse dans cet entretien une vision résolument réaliste et pragmatique des relations internationales, articulée autour de la stabilité, de l’économie et de la souveraineté des États.
Il met en avant le renforcement du partenariat stratégique avec le Pakistan, concrétisé par la signature de plus de soixante accords bilatéraux couvrant les secteurs clés de l’économie (transport, agriculture, industrie, santé, éducation). La priorité affichée est claire : accroître les échanges commerciaux et développer la connectivité régionale, notamment via le corridor Kazakhstan–Turkménistan–Afghanistan–Pakistan, perçu comme un levier majeur d’accès aux marchés d’Asie du Sud.
Sur le plan international, Tokayev adopte un discours inhabituel parmi les dirigeants non occidentaux en saluant les politiques de Donald Trump, qu’il décrit comme centrées sur l’intérêt national, la performance économique et le rétablissement de l’ordre public. Cette approche s’inscrit, selon lui, dans une logique de bon sens politique applicable également au Kazakhstan.
L’adhésion du Kazakhstan aux Accords d’Abraham est présentée comme un choix stratégique fondé sur la diplomatie et les intérêts nationaux, tout en maintenant un soutien affirmé à la solution à deux États pour la question palestinienne. Tokayev défend par ailleurs des formats diplomatiques complémentaires à l’ONU, tels que le Board of Peace, jugés plus flexibles et opérationnels face aux crises contemporaines.
Concernant les grands conflits actuels, le président kazakh privilégie la voie diplomatique : soutien à une solution politique en Ukraine, rejet des options militaires dans des dossiers sensibles comme le Groenland, et défense de mécanismes juridiques et négociés respectant le droit international.
Enfin, Tokayev insiste sur la transformation interne du Kazakhstan : réformes constitutionnelles, renforcement des contre-pouvoirs, promotion des droits fondamentaux, et ambition de faire du pays un hub économique, numérique et énergétique en Eurasie. L’ensemble dessine le portrait d’un État qui cherche à conjuguer stabilité intérieure, attractivité économique et diplomatie multivectorielle dans un monde multipolaire.
ISLAMABAD — Grand, posé, le président du Kazakhstan est entré dans la salle avec une assurance tranquille, saluant chacun d’une poignée de main chaleureuse avant que nous prenions place.
Dès les premiers instants, Kassym-Jomart Tokayev a dégagé l’aisance d’un homme d’État chevronné et la confiance de celui qui a contribué à façonner une nation moderne. Souvent présenté comme l’un des architectes du Kazakhstan contemporain, il est surtout connu pour avoir promu le concept d’« État à l’écoute », une philosophie de gouvernance fondée sur l’écoute des citoyens et la traduction de leurs préoccupations en opportunités, réformes et solutions concrètes. Il s’agissait d’un entretien exclusif en tête-à-tête accordé à ce correspondant mercredi, dans un hôtel d’Islamabad.
Parmi les républiques d’Asie centrale, le Kazakhstan se distingue comme l’un des États les plus influents et stratégiquement significatifs. Son président est un polyglotte rare, maîtrisant le chinois, le russe, l’anglais, le français et plusieurs autres langues — une compétence qui reflète une longue carrière diplomatique et une vision globale. Dès l’ouverture de l’entretien, le président Tokayev a évoqué sa récente rencontre avec le Premier ministre Shehbaz Sharif, saluant le dirigeant pakistanais et installant un climat de chaleur et de respect mutuel pour la discussion qui a suivi.
Q : Comment évaluez-vous les relations entre le Pakistan et le Kazakhstan, notamment en termes d’attentes, de réalités et de perspectives en matière de coopération commerciale et d’investissement ?
R : Le Kazakhstan considère le Pakistan comme un pays ami et un partenaire stratégique qui a gagné le respect de la communauté internationale. Depuis l’établissement de relations diplomatiques en 1992, nos deux pays ont coopéré sur de nombreux dossiers et projets d’intérêt commun. Nous entretenons des échanges étroits et productifs avec des organisations internationales clés, notamment l’OCS, l’OCI et la CICA, contribuant à la promotion de la paix mondiale, de la stabilité et du développement durable.
Ma première visite d’État au Pakistan visait à élargir notre partenariat et à ouvrir un nouveau chapitre de nos relations. À cette occasion, les gouvernements et les entreprises ont signé plus de 60 documents bilatéraux, donnant une forte impulsion à la coopération. Les domaines prioritaires incluent le transport et la logistique, l’agriculture, l’industrie et la manufacture, la santé, l’éducation et plusieurs autres secteurs. Je vois d’importantes opportunités pour que des entreprises de nos deux pays créent des coentreprises et mettent en œuvre des projets mutuellement bénéfiques. L’un de nos objectifs clés est d’augmenter significativement le commerce bilatéral.
Q : Quelle est la principale orientation de la coopération entre le Pakistan et le Kazakhstan ?
R : La coopération économique et la connectivité régionale sont au cœur de notre partenariat. Nous cherchons à transformer la bonne volonté politique en résultats économiques concrets, notamment par l’expansion du commerce, l’investissement et les échanges entre les peuples.
Q : La connectivité est devenue un axe majeur de votre agenda commun. Quelle est son importance pour le Kazakhstan ?
R : La connectivité est en effet devenue un sujet prioritaire de notre agenda commun. Dans ce contexte, le Kazakhstan est prêt à participer au développement du corridor Kazakhstan–Turkménistan–Afghanistan–Pakistan, que nous considérons comme stratégiquement essentiel pour la connectivité régionale et l’accès aux marchés d’Asie du Sud. Je me réjouis de constater que le Pakistan a également adopté une approche très positive en faveur d’une coordination étroite sur ce projet stratégique. Nous comptons sur la participation active et coordonnée de toutes les parties prenantes afin d’assurer la mise en œuvre réussie des initiatives de transit et de transport.
Q : De nombreux responsables politiques suivent de près l’évolution de la situation aux États-Unis. Comment évaluez-vous la situation actuelle, en particulier les politiques intérieures du président américain Donald Trump ?
R : Le président Donald Trump est un dirigeant fort et tourné vers l’avenir, qui place les intérêts nationaux de son pays au premier plan. Cela se reflète clairement dans la solide performance de l’économie américaine, ainsi que dans les réformes transformatrices actuellement en cours, notamment dans le domaine social. Je soutiens fermement son insistance sur des politiques de bon sens et sur le rétablissement de l’ordre et de la loi. De même, au Kazakhstan, nous menons une politique ferme de respect de la loi et de l’ordre afin de renforcer notre pays dans l’environnement mondial complexe d’aujourd’hui. À mon sens, tous les citoyens doivent respecter la loi et les forces de l’ordre, tout en évitant toute entrave.
Q : Pourquoi le Kazakhstan a-t-il décidé de rejoindre les Accords d’Abraham ?
R : Le Kazakhstan a toujours été fermement attaché aux principes de paix, de stabilité et de dialogue international. Les Accords d’Abraham, initiés par le président Trump, constituent une initiative véritablement tournée vers l’avenir. En rejoignant ce cadre, nous réaffirmons notre conviction que la diplomatie est l’instrument le plus raisonnable pour résoudre les différends et favoriser une stabilité régionale et mondiale durable.
Le Kazakhstan entretient d’excellentes relations avec Israël, tout en soutenant de manière constante le peuple palestinien et en plaidant pour une solution à deux États. Du point de vue des intérêts nationaux, l’adhésion aux Accords d’Abraham pose des bases solides pour attirer des investissements, des technologies avancées et des bénéfices économiques tangibles. J’espère également que l’adhésion du Kazakhstan contribuera à élargir le rapprochement arabo-juif vers un dialogue musulmano-judaïque plus large.
Q : Avec le Premier ministre Shehbaz Sharif, vous avez signé à Davos l’accord fondateur du Board of Peace. Certains y voient une tentative de créer une alternative aux Nations unies. Quelle est votre appréciation ?
R : Le Board of Peace est une initiative opportune et pertinente, conçue pour produire des résultats rapides et efficaces. Le président Trump a lui-même souligné lors de la cérémonie de signature que le Board of Peace vise à compléter, et non à remplacer, les efforts de l’ONU, actuellement confrontée à des tensions institutionnelles. Il est particulièrement significatif que cette initiative mette en œuvre la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies, reconnaissant que la paix doit s’ancrer à la fois dans la légitimité internationale et dans un leadership efficace. Je suis convaincu que le Board of Peace apportera une contribution substantielle au renforcement de la paix et de la stabilité mondiales grâce à des mécanismes souples et pragmatiques de résolution des conflits.
Q : Pensez-vous qu’un plan de paix durable à long terme pour Gaza ait un avenir ?
R : Le plan présenté par l’envoyé spécial Steve Witkoff et Jared Kushner semblait bien structuré, ambitieux, mais réaliste. À certains égards, il s’apparente à un projet axé sur le développement, visant à créer des bases durables pour la paix et la prospérité. Toutefois, sans une réelle volonté politique d’avancer vers une solution à deux États, aucun plan ne peut être véritablement durable. Cela demeure le seul cadre viable pour rompre le cycle récurrent de la violence et de l’instabilité.
Q : La guerre entre la Russie et l’Ukraine s’est prolongée. Vous voyez-vous comme un médiateur potentiel ?
R : La situation est extrêmement complexe et la question centrale reste de nature territoriale. Le Kazakhstan a toujours plaidé pour une résolution exclusivement politique et diplomatique du conflit. À notre avis, le chemin vers la paix passe par des négociations entre les parties opposées. Si le Kazakhstan ne cherche pas un rôle de médiateur, nous sommes prêts à offrir nos bons offices, y compris une plateforme neutre pour des pourparlers, si une telle opportunité se présente.
Q : En tant que diplomate expérimenté, considérez-vous possible une prise militaire du Groenland ? Quel scénario vous paraît réaliste ?
R : J’aborderais cette question différemment. Il existe de nombreux exemples, dans la pratique internationale, où des pays concluent des accords de location à long terme pour des territoires spécifiques ou des infrastructures stratégiques, souvent dans des objectifs partagés et mutuellement bénéfiques. Toute décision de cette nature doit être envisagée strictement dans le cadre du droit international, y compris le respect de la souveraineté des États et des principes inscrits dans la Charte des Nations unies.
Comme option pratique, il est suggéré que les États-Unis et le Danemark envisagent un accord de location de 120 ans pour le Groenland. Dans ce cadre, le Groenland resterait juridiquement partie intégrante du Danemark, ce qui signifie que la souveraineté danoise ne serait ni violée ni remise en cause, tandis que des arrangements pratiques pourraient servir des intérêts stratégiques communs. En définitive, par le dialogue, un sens des responsabilités étatiques et le respect du droit international, j’espère que les parties parviendront à un accord pragmatique et mutuellement acceptable.
Q : Le Kazakhstan débat actuellement d’importantes réformes constitutionnelles. Quelle en est l’essence ?
R : Notre pays traverse l’un des processus de transformation politique les plus significatifs de son histoire, afin que le progrès soit équitablement partagé au sein de la société. Nous avons engagé des efforts de construction nationale pour moderniser le Kazakhstan et le rendre plus juste et plus équitable.
Le Kazakhstan s’est éloigné d’un système hyper-présidentiel pour évoluer vers une république présidentielle dotée de contre-pouvoirs consolidés, reposant sur un président fort, un parlement influent et un gouvernement responsable. Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle phase de modernisation politique. Les changements majeurs incluent l’instauration d’un parlement monocaméral, la création du Conseil national et l’introduction du poste de vice-président. Les droits et libertés fondamentaux sont proclamés priorité nationale, l’unité, l’harmonie interethnique et la coexistence interconfessionnelle constituant les fondements de notre État.
Q : Quelle trajectoire de développement le Kazakhstan a-t-il choisie pour l’avenir ?
R : Nous cherchons à bâtir un Kazakhstan juste, sûr, propre et progressiste, où prévalent les principes de la loi et de l’ordre et où l’harmonie sociale est préservée. Aujourd’hui, le Kazakhstan demeure la plus grande économie d’Asie centrale. Nous avons enregistré une forte croissance économique, avec un PIB dépassant les 300 milliards de dollars et un revenu par habitant atteignant des niveaux historiques.
Notre politique d’investissement vise à maintenir un environnement des affaires stable, transparent et prévisible. Parallèlement, nous entendons transformer le Kazakhstan en un État pleinement numérique, en mobilisant l’intelligence artificielle et les technologies de pointe. Nous souhaitons également positionner le Kazakhstan comme un hub de transit majeur à travers l’Eurasie et menons une modernisation à grande échelle de notre secteur énergétique en étroite coopération avec des investisseurs étrangers. L’ensemble reflète la voie de développement que nous avons choisie : une économie diversifiée, technologique et compétitive à l’échelle mondiale, axée sur l’amélioration de la qualité de vie de notre population.
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