Turquie–Ouzbékistan : 10 signatures à Ankara, et un message clair, le partenariat devient une architecture
Ankara
La 4e réunion du Conseil de coopération stratégique de haut niveau Turquie–Ouzbékistan a accouché d’un paquet politique et sectoriel lourd : deux textes-cadres (décision sur les mécanismes du partenariat stratégique + déclaration conjointe) et huit instruments de coopération couvrant santé, éducation, culture, corridors de transport, zones économiques spéciales, finances, mines, et coopération académique/industrie. La scène est classique, une cérémonie d’imitation diplomatique mais le fond dit autre chose : la relation n’est plus un “moment” entre présidents, elle se transforme en système.
Derrière l’énumération, une logique : sécuriser des chaînes de valeur (industrie, mines), réduire les frictions logistiques (corridors), et bâtir une compatibilité réglementaire (zones franches, coopération financière) afin d’attirer capital, production et flux. Autrement dit : de la fraternité politique vers la géoéconomie opérationnelle.

Ce qui a été signé : les 10 documents, et ce qu’ils “valent” réellement
1) Les deux textes qui structurent tout
Déclaration conjointe de la 4e réunion du Conseil.
Décision sur les mécanismes de coopération du partenariat stratégique global entre les deux États.
Lecture Bruxelles Korner : ces deux documents ne sont pas décoratifs. Ils servent à institutionnaliser : qui pilote, comment on suit, et comment on convertit des annonces en mise en œuvre.
2) Huit accords / protocoles sectoriels
Accord de coopération dans le domaine de la santé (gouvernement à gouvernement).
Mémorandum sur le développement des corridors de transport internationaux (ministères des transports).
Plan de coopération culturelle 2026–2027 (culture/tourisme ↔ culture).
Mémorandum sur la coopération dans les mines (énergie/ressources ↔ industrie minière/géologie).
Protocole d’intention entre l’autorité turque de l’enseignement supérieur (YÖK) et une agence ouzbèke liée au développement industriel (format “éducation–industrie”).
Mémorandum sur les zones franches / zones économiques spéciales (commerce ↔ investissement/industrie).
Mémorandum sur la coopération économique et financière (trésor/finances ↔ économie/finances).
Accord de coopération dans le domaine de l’éducation (gouvernement à gouvernement).
L’axe dur du paquet : corridors + zones spéciales + finances
On peut résumer le cœur stratégique en trois mots : circulation, production, financement.
Circulation : le mémorandum sur les corridors vise à fluidifier et sécuriser des routes commerciales (délais, procédures, connectivité).
Production : la coopération sur zones franches / ZES est un outil pour attirer des unités industrielles et des investisseurs, avec des régimes spécifiques.
Financement : la coopération économique et financière sert de “ciment” sans alignement financier et administratif, les projets restent des slogans.
Le sous-texte : l’Ouzbékistan, pivot d’Asie centrale, la Turquie, plateforme d’accès
Cette séquence s’inscrit dans un mouvement plus large : l’Asie centrale devient un espace de compétition géoéconomique, où la connectivité, l’énergie et l’industrie comptent autant que les symboles. Et Ankara cherche à consolider un corridor d’influence via des mécanismes concrets, pas uniquement via l’affinité culturelle.
Le fait que le processus ait été préparé en amont par des formats structurés (réunions diplomatiques et mécanismes 4+4) montre une chose : les deux capitales travaillent en “pré-négociation” permanente exactement ce qui manque souvent aux partenariats qui s’essoufflent après la photo.
Encadré “10 signatures” : succès automatique ? Non.
Une signature n’est pas une livraison. Le vrai test arrive après :
calendrier d’exécution (qui fait quoi, quand)
budgets et instruments financiers
règles d’origine / douanes / standards (surtout si l’objectif est industriel)
sécurité des routes et stabilité contractuelle (pour le capital privé)
Sans ces briques, l’accord reste “papier”. Avec elles, il devient chaîne de projets.
Pourquoi Bruxelles devrait regarder ça
Parce que tout ce qui touche corridors eurasiens, zones économiques spéciales, et sécurisation des flux recoupe trois obsessions européennes : diversifier, désenclaver, réduire la dépendance — et garder une place dans la recomposition des routes commerciales.
L’enjeu n’est pas de “choisir un camp”. L’enjeu est d’éviter de découvrir trop tard que les routes, les normes et les hubs se décident ailleurs.
Kadir Duran
Bruxelles Korner










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