L’importance stratégique du Kazakhstan dépasse le Corridor médian
Par Dr Glenn Agung Hole
La relation entre la Belgique et le Kazakhstan ne se limite ni aux voies de transport ni à l’accès aux ressources. Les partenariats universitaires et scientifiques soulèvent une autre question stratégique : quelle part des connaissances nécessaires au développement d’une économie est produite sur son propre territoire ?

Lors de leur rencontre à Bruxelles, le 23 juin 2026, les ministres belge et kazakhstanais des Affaires étrangères ont abordé la coopération universitaire parallèlement au développement de l’itinéraire de transport transcaspien. L’enseignement et la logistique figuraient ainsi à un même agenda diplomatique. (gov.kz)
Le lien entre ces deux domaines apparaît plus clairement lorsque l’on considère les infrastructures comme un système économique plutôt que comme une succession de chantiers. Un corridor de transport ouvre un accès aux marchés. Les compétences qui se développent autour de lui contribuent à déterminer si une économie assure principalement le passage des marchandises d’autres pays ou fait émerger ses propres entreprises et technologies.
Lors du National Think Tank Forum auquel j’ai participé à Astana le 21 août, cette articulation était présente dans les discussions sur l’enseignement supérieur. Les universités étaient abordées aux côtés de la technologie, de l’industrie et de l’énergie. La présentation du ministère distinguait également plusieurs formes de coopération internationale, notamment les implantations universitaires et les cursus conjoints. Ces modèles institutionnels n’étaient pas interchangeables. (geopolitika.no)
Cette distinction compte pour comprendre la place du Kazakhstan en Eurasie. Le Corridor médian relie les marchés chinois et européens à travers l’Asie centrale et le Caucase, avec le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et la Géorgie au cœur du dispositif. La Banque mondiale souligne que son importance dépasse le transit entre la Chine et l’Europe : il concerne aussi les échanges et le développement économique des pays traversés. Son fonctionnement dépend de la coordination et des services logistiques autant que des infrastructures physiques. (worldbank.org)
Pour le Kazakhstan, cela pose une question économique à laquelle la géographie seule ne peut répondre. Une hausse du fret peut traverser un pays sans entraîner une progression équivalente de ses capacités technologiques. Les recettes de transit et le développement industriel sont liés, mais ne constituent pas un seul et même résultat. Leur articulation dépend notamment de la capacité des entreprises locales à fournir des services plus élaborés et de celle des institutions à former les spécialistes dont ces entreprises ont besoin.
La même distinction s’applique aux ressources. La Commission européenne identifie le Kazakhstan comme un partenaire dans les matières premières critiques et soutient une coopération comprenant la recherche géologique et la cartographie des ressources. Le cadre bilatéral couvre également les chaînes de valeur des batteries et de l’hydrogène renouvelable. La production de connaissances fait donc déjà partie de cette relation économique. (international-partnerships.ec.europa.eu)
Prenons le cas d’une installation de transformation financée par des investissements étrangers. Elle peut créer des emplois et des recettes d’exportation tout en dépendant d’une ingénierie et de décisions techniques élaborées ailleurs. Lorsque des chercheurs et des entreprises du pays participent à l’adaptation de ses procédés, la relation évolue. L’économie d’accueil commence à acquérir une capacité à résoudre des problèmes, plutôt qu’à seulement acheter des solutions. Il s’agit d’un mécanisme possible de développement des compétences, et non de la preuve que chaque investissement ou partenariat universitaire le produit.
Dans mes travaux, j’utilise le concept de capital institutionnel pour examiner cette articulation. Le capital humain renvoie à ce que les individus savent. Le capital institutionnel concerne les dispositifs qui permettent de coordonner, de conserver et de renouveler leurs connaissances. La portée économique d’une université dépasse donc les diplômes qu’elle délivre. Elle tient aussi à la possibilité de préserver une expertise au-delà des carrières individuelles, de la rendre accessible aux entreprises et de former une nouvelle génération de chercheurs.
La relation avec la Belgique donne à ce raisonnement un ancrage concret. Dans son compte rendu des entretiens de juin, le ministère kazakhstanais des Affaires étrangères mentionnait l’intérêt de KU Leuven, de l’Université de Gand et d’imec pour de futurs partenariats. Il s’agissait d’un intérêt déclaré, pas de l’annonce de campus belges. (gov.kz)

Imec illustre le type d’organisation en jeu. Établi à Leuven, le centre associe la recherche sur les semi-conducteurs à des infrastructures partagées et à une coopération réunissant universités, entreprises et jeunes pousses. Ses activités comprennent également la formation et l’accompagnement de nouvelles entreprises. Recherche, expérimentation et application commerciale y sont ainsi mises en relation de manière continue. Ce fonctionnement relève d’une organisation institutionnelle, et pas seulement d’une concentration d’équipements spécialisés. (imec-int.com)
Des liens universitaires existent déjà. Un compte rendu publié en février 2026 par l’ambassade du Kazakhstan décrit la coopération entre l’Université de Gand et l’Université M. Auezov du Kazakhstan du Sud en ingénierie des biosciences et en formation de spécialistes. Il fait également état de discussions sur des recherches communes et l’encadrement doctoral. Ces relations concernent la constitution de communautés scientifiques, au-delà de la seule mobilité étudiante. (gov.kz)

Cette dynamique ne se limite pas à la Flandre. Les échanges organisés en avril 2026 avec l’Agence wallonne à l’exportation et aux investissements et Wallonie-Bruxelles International ont associé coopération industrielle, sciences et enseignement. Selon le compte rendu kazakhstanais, une attention particulière a été accordée aux chaînes de valeur et à la participation d’entreprises wallonnes disposant d’une expertise technologique. La coopération universitaire s’inscrit ainsi dans une discussion plus large sur l’activité productive. (gov.kz)
Ces contacts laissent entrevoir une relation dans laquelle les organisations belges apporteraient des compétences spécialisées, tandis que leurs partenaires du Kazakhstan contribueraient par leurs capacités scientifiques et leur connaissance des conditions industrielles locales. Il ne s’agirait pas nécessairement d’un transfert d’enseignement à sens unique. Le travail commun pourrait produire des connaissances qu’aucun des partenaires ne développerait de la même manière isolément. Cette possibilité dépend toutefois du contenu des accords, notamment du partage des orientations scientifiques et des responsabilités.
La distance reste considérable entre un accord international et une institution de recherche durable. Un programme peut élargir l’accès à l’enseignement sans développer la capacité à conduire des recherches originales. Un laboratoire peut fonctionner tout en demeurant dépendant de personnels venus de l’étranger. Ces constats ne diminuent ni la valeur de l’enseignement ni celle de la mobilité internationale. Ils désignent simplement des résultats différents, que le nombre d’accords signés ne permet pas de déduire.
L’autonomie scientifique entre dans cette même analyse. La Recommandation de l’UNESCO concernant la science et les chercheurs scientifiques associe la capacité nationale de recherche à des personnels formés, à des moyens adaptés et à la libre communication des résultats. Elle reconnaît aussi la participation des chercheurs à la définition de leurs travaux et l’importance d’une coopération internationale développant les capacités locales. Ces principes permettent d’examiner les partenariats sans préjuger du fonctionnement d’un établissement particulier. (unesco.org)
Les questions financières et organisationnelles sont tout aussi concrètes. Lorsqu’un partenariat dépend d’un prestataire extérieur, sa continuité peut être affectée par l’évolution des priorités de celui-ci. La capacité des chercheurs locaux à entretenir les équipements, à former leurs successeurs et à obtenir de nouveaux projets devient alors déterminante. La répartition des moyens entre un programme international et les établissements nationaux qui l’entourent compte également.
Pour la Belgique, la relation avec le Kazakhstan dépasse ainsi la perspective d’un nouveau marché de l’enseignement. Elle concerne la manière dont les institutions scientifiques et les entreprises peuvent participer au développement d’une économie reliée aux marchés européens et asiatiques. Pour le Kazakhstan, la question encore ouverte est celle de la transformation de ces coopérations en capacités que les organisations nationales pourront entretenir et mobiliser dans la durée.
Les accords montrent qu’une coopération est recherchée. Ils n’en établissent pas encore les effets économiques à long terme. Des recherches dirigées localement, une formation doctorale pérenne et des collaborations suivies avec les entreprises permettraient de distinguer l’élargissement de l’offre d’enseignement du développement d’une capacité à produire des connaissances.
La position stratégique du Kazakhstan se joue donc à la fois dans l’accès aux marchés et dans les capacités productives. Ses connexions de transport déterminent où les marchandises peuvent circuler. Ses partenariats universitaires concernent les lieux où peuvent être élaborées les connaissances nécessaires à leur développement et aux systèmes qui les accompagnent. C’est dans cette articulation que l’enseignement rejoint l’importance économique plus large du Kazakhstan pour l’Europe.







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