La Senne : comment Bruxelles a enterré son fleuve… et pourquoi elle tente aujourd’hui de le faire renaître
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner
Pendant près de huit siècles, la Senne a été l’âme de Bruxelles. C’est sur ses rives que la ville s’est développée, que le commerce s’est organisé et que les premiers quartiers se sont construits. Pourtant, au XIXᵉ siècle, la capitale belge a pris une décision radicale et presque unique en Europe : enfouir entièrement son fleuve sous des kilomètres de voûtes en briques.

Cette transformation spectaculaire n’est pas seulement le résultat d’un projet urbanistique. Elle est l’aboutissement de plusieurs siècles d’erreurs environnementales, d’une croissance démographique incontrôlée, d’épidémies meurtrières et d’une volonté politique de moderniser Bruxelles.
Une rivière au cœur de la naissance de Bruxelles
Au Moyen Âge, la Senne constitue l’une des principales richesses de Bruxelles.
Elle permet :
* le transport des marchandises ;
* l’alimentation des moulins ;
* l’approvisionnement en eau ;
* la protection naturelle de la ville.
Les premiers quartiers commerçants se développent directement sur ses berges. À cette époque, la rivière est propre et constitue un véritable moteur économique.
Une urbanisation qui transforme progressivement la rivière en égout
À partir du XVIᵉ siècle, Bruxelles connaît une forte croissance.
L’absence de réseau d’égout moderne pousse progressivement les habitants et les artisans à utiliser la Senne comme exutoire.
On y déverse quotidiennement :
* les eaux usées domestiques ;
* les déchets des tanneries ;
* les résidus des brasseries ;
* les déchets des teintureries ;
* les rejets des abattoirs ;
* les ordures ménagères.
La rivière devient peu à peu un immense collecteur d’eaux usées à ciel ouvert.
Pourquoi la Senne s’est-elle ensablée ?
Contrairement à de grands fleuves comme la Meuse ou l’Escaut, la Senne est une rivière à faible débit et à très faible pente.
Cette caractéristique favorise naturellement les dépôts de sédiments.
Au fil des siècles, plusieurs phénomènes aggravent la situation :
* les alluvions transportées par le courant se déposent dans le lit ;
* les habitants jettent gravats et remblais directement dans la rivière ;
* les déchets ralentissent davantage l’écoulement ;
* certains bras secondaires sont volontairement remblayés pour gagner du terrain constructible.
Peu à peu, le fond de la rivière remonte.
Le lit devient moins profond.
La capacité d’écoulement diminue fortement.
Les inondations deviennent permanentes
À partir du XVIIIᵉ siècle, les archives rapportent des crues de plus en plus fréquentes.
Le moindre épisode pluvieux provoque désormais des débordements.
Les quartiers populaires du centre de Bruxelles sont régulièrement envahis par une eau noire, chargée de déchets et de boue.
Les caves sont inondées.
Les rues deviennent impraticables.
Les mauvaises odeurs envahissent toute la ville.
Les grandes épidémies de choléra accélèrent la prise de conscience
Le XIXᵉ siècle marque un tournant.
Bruxelles est frappée par plusieurs vagues de choléra :
* 1832
* 1849
* 1853-1854
* 1866
À cette époque, la médecine attribue encore largement les maladies aux “miasmes”, c’est-à-dire aux mauvaises odeurs provenant des eaux stagnantes. Même si l’on sait aujourd’hui que le choléra est transmis par une eau contaminée, la pollution extrême de la Senne constitue bien un facteur majeur de la crise sanitaire.
La rivière devient alors le symbole de l’insalubrité de Bruxelles.
Jules Anspach lance le plus grand chantier de l’histoire de Bruxelles
En 1863, Jules Anspach devient bourgmestre de Bruxelles.
Après l’épidémie de 1866, il décide d’engager un chantier sans précédent.
Ses objectifs sont multiples :
* supprimer les inondations ;
* éliminer les foyers d’insalubrité ;
* moderniser la capitale ;
* attirer les investisseurs ;
* transformer Bruxelles en une grande capitale européenne à l’image du Paris du baron Haussmann.
1867-1871 : la disparition de la Senne
Les travaux commencent en 1867.
Ils consistent à :
* redresser le cours de la rivière ;
* construire d’immenses galeries voûtées en briques ;
* canaliser complètement la Senne sous terre ;
* démolir près de 1 100 habitations, principalement dans les quartiers les plus pauvres ;
* aménager les nouveaux boulevards centraux, dont l’actuel boulevard Anspach.
En quatre ans, la rivière disparaît totalement du paysage urbain.
Bruxelles tourne définitivement le dos à son fleuve.
Une rivière enterrée… mais toujours polluée
Le voûtement ne résout pas immédiatement le problème de la pollution.
Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, la Senne continue de transporter directement les eaux usées de Bruxelles.
Le fleuve reste extrêmement pollué jusqu’à la construction progressive des stations d’épuration modernes.
Le retour progressif de la nature
Depuis les années 2000, la situation évolue profondément.
Grâce aux investissements réalisés dans l’assainissement :
* les eaux usées sont désormais traitées avant d’être rejetées ;
* la qualité de l’eau s’améliore considérablement ;
* plusieurs espèces de poissons réapparaissent ;
* la biodiversité revient progressivement dans la vallée de la Senne.
La rivière n’est plus l’égout à ciel ouvert qu’elle était au XIXᵉ siècle.
Bruxelles veut désormais retrouver sa rivière
Le changement climatique, les fortes pluies et les vagues de chaleur conduisent aujourd’hui les urbanistes à revoir leur approche.
La Région de Bruxelles-Capitale étudie plusieurs projets visant à remettre une partie de la Senne à ciel ouvert.
Le secteur du parc Maximilien est considéré comme le projet le plus avancé.
L’objectif est de :
* recréer un corridor écologique ;
* améliorer la gestion des inondations ;
* réduire les îlots de chaleur ;
* offrir davantage d’espaces verts ;
* reconnecter les Bruxellois avec leur patrimoine historique.
Peut-on faire renaître entièrement la Senne ?
La réponse est non.
Une réouverture complète est devenue pratiquement impossible.
Depuis plus de 150 ans, le centre-ville s’est profondément transformé.
Les boulevards, les bâtiments, les tunnels, les réseaux de métro, les égouts, les conduites de gaz, d’électricité et de télécommunications occupent désormais l’emplacement de l’ancien cours d’eau.
Une remise à ciel ouvert sur plusieurs kilomètres nécessiterait des travaux colossaux et des investissements de plusieurs milliards d’euros.
En revanche, des réouvertures ponctuelles restent techniquement envisageables et s’inscrivent dans une tendance observée dans plusieurs grandes villes européennes.
Chronologie
* XIᵉ siècle : Bruxelles se développe autour de la Senne.
* XVIᵉ siècle : la rivière commence à recevoir les eaux usées et les déchets artisanaux.
* XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles : ensablement progressif, comblement de plusieurs bras et multiplication des inondations.
* 1832 : première grande épidémie de choléra.
* 1849 : nouvelle épidémie.
* 1853-1854 : nouvelle crise sanitaire.
* 1863 : Jules Anspach devient bourgmestre de Bruxelles.
* 1866 : grave épidémie de choléra qui accélère la décision politique.
* 1867-1871 : voûtement complet de la Senne et création des grands boulevards centraux.
* XXᵉ siècle : la rivière reste enterrée et transporte encore les eaux usées.
* Années 2000 : mise en service des stations d’épuration modernes.
* Aujourd’hui : Bruxelles envisage de rouvrir certains tronçons, notamment à proximité du parc Maximilien.
Conclusion
L’histoire de la Senne illustre l’évolution des priorités urbaines. Au XIXᵉ siècle, la ville a choisi d’enterrer son fleuve pour répondre à une urgence sanitaire et moderniser son centre. Un siècle et demi plus tard, les enjeux ont changé : face au réchauffement climatique, aux risques d’inondation et à la nécessité de restaurer la biodiversité, Bruxelles cherche désormais à réconcilier la ville avec son cours d’eau. La Senne, longtemps perçue comme un problème, redevient progressivement un atout pour imaginer la capitale de demain.





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