La Belgique, royaume discret du tram : entre mémoire urbaine, patrimoine disparu et record mondial
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner
La Belgique possède un patrimoine ferroviaire et de tramway souvent sous-estimé.
Dans l’imaginaire collectif européen, les grandes références du transport urbain renvoient généralement à Paris, Londres, Berlin ou Amsterdam. Pourtant, un record mondial se trouve bien en Belgique : le plus long trajet de tramway du monde circule le long de la mer du Nord.
Mais derrière ce record touristique se cache une histoire beaucoup plus profonde : celle d’un pays qui fut autrefois l’un des plus grands territoires du tramway en Europe et dont Bruxelles reste encore aujourd’hui un musée vivant des mobilités urbaines.
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https://youtu.be/nXyHZfu8iWY?si=PXbzKl10WQf9L63M
Le Kusttram : la plus longue ligne de tram du monde
Entre La Panne et Knokke-Heist, le célèbre tram du Littoral belge — le Kusttram — parcourt environ 67 kilomètres avec près de 68 arrêts.
Inauguré progressivement à partir de 1885, ce réseau était initialement conçu pour relier les nouvelles stations balnéaires qui émergeaient sur la côte belge à la fin du XIXe siècle.
À l’époque, la Belgique vit une révolution touristique :
- Ostende devient la « reine des plages » ;
- les familles bourgeoises découvrent les bains de mer ;
- les stations comme Le Coq, Middelkerke ou Blankenberge explosent économiquement.
Le tram côtier devient alors la colonne vertébrale du littoral.
Aujourd’hui encore :
- le trajet complet dure environ 2 h 20 ;
- les trams circulent toute l’année ;
- des millions de voyageurs l’utilisent chaque saison.
Le Guinness World Records reconnaît officiellement cette ligne comme la plus longue ligne de tramway du monde exploitée de manière continue.
Bruxelles : une capitale construite autour du tram
Mais pour comprendre l’importance du tram en Belgique, il faut revenir à Bruxelles.
La capitale belge a longtemps été considérée comme l’une des villes européennes les plus avancées en matière de mobilité par tramway.
Dès la fin du XIXe siècle :
- les premiers trams hippomobiles apparaissent ;
- puis viennent les trams électriques ;
- Bruxelles développe un immense réseau reliant pratiquement toute l’agglomération.
Dans les années 1950-1960, le réseau bruxellois faisait partie des plus denses d’Europe occidentale.
À cette époque :
- les trams traversaient les grands boulevards ;
- ils pénétraient dans des quartiers aujourd’hui transformés ;
- certaines lignes reliaient directement les communes périphériques rurales.
Le tram était alors plus qu’un moyen de transport : c’était un symbole du quotidien bruxellois.
Les lignes disparues : une mémoire effacée de Bruxelles
Beaucoup de Bruxellois ignorent aujourd’hui qu’une immense partie du patrimoine du tramway a disparu.
Dans les années 1960-1980, l’Europe entière entre dans l’ère du « tout automobile ».
Bruxelles n’échappe pas à cette logique :
- suppression de nombreuses lignes ;
- destruction d’infrastructures historiques ;
- transformation de certains boulevards pour favoriser les voitures ;
- disparition progressive des anciens modèles de trams.
Des lignes mythiques ont été raccourcies, fusionnées ou supprimées.
Certaines traversaient des quartiers aujourd’hui méconnaissables :
- Schaerbeek ;
- Anderlecht ;
- Molenbeek ;
- les anciens axes industriels ;
- les zones ouvrières autour du canal.
Des générations entières de véhicules ont également disparu de la circulation.
Saviez-vous que certains anciens trams bruxellois ont totalement disparu ?
La plupart des jeunes Bruxellois n’ont jamais connu :
- les trams « standard » des années 1950 ;
- les motrices brunes et crème ;
- les vieux PCC historiques ;
- certains convois articulés devenus emblématiques.
Certains modèles ont été :
- détruits ;
- revendus ;
- transformés ;
- conservés dans des musées ;
- ou simplement oubliés.
Le Musée du Transport Urbain Bruxellois, à Woluwe, conserve encore plusieurs véhicules historiques témoignant de cette époque.
Ces trams racontent aussi l’évolution sociale de Bruxelles :
- l’expansion des quartiers populaires ;
- l’industrialisation ;
- l’arrivée des travailleurs immigrés ;
- la modernisation de la ville ;
- puis la « bruxellisation » et la domination automobile.
Le tram, identité silencieuse de la Belgique
Contrairement à d’autres pays ayant totalement supprimé leurs réseaux historiques, la Belgique a conservé une forte culture du tram :
- Bruxelles ;
- Anvers ;
- Gand ;
- la Côte belge.
Le tram reste profondément ancré dans l’ADN urbain belge.
À Bruxelles notamment, certaines lignes sont devenues presque patrimoniales :
- le tram 44 vers Tervuren ;
- les axes historiques de Schaerbeek ;
- les traversées de l’avenue Louise ;
- les anciennes motrices touristiques restaurées.
Entre nostalgie et modernité
Aujourd’hui, le tram revient au centre des politiques urbaines européennes :
- mobilité douce ;
- réduction des émissions ;
- lutte contre la congestion ;
- réhabilitation des centres-villes.
La Belgique, parfois critiquée pour ses problèmes de mobilité, possède pourtant une expérience historique que beaucoup de pays redécouvrent seulement maintenant.
Le Kusttram n’est donc pas qu’un simple record mondial.
Il représente un héritage : celui d’un pays où le tram a façonné les villes, les quartiers, les vacances, les migrations quotidiennes et la mémoire collective.
Et à Bruxelles, derrière chaque ancienne ligne disparue, il reste encore les traces d’une autre époque : celle où le tram racontait la ville avant même que les voitures ne la redessinent.





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