Guerre en Ukraine : Tokaïev propose à Poutine un gel du conflit et un retour aux négociations sous un format « Istanbul 2.0 »
Par Kadir Duran – Bruxelles Korner
Le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev a proposé à son homologue russe Vladimir Poutine d’envisager un gel de la guerre en Ukraine et une reprise des négociations de paix dans le cadre d’un nouveau format diplomatique qu’il a qualifié d’« Istanbul 2.0 ».

Cette proposition aurait été formulée lors d’une rencontre entre les deux dirigeants à Omsk, en marge du 22ᵉ Forum de coopération interrégionale entre le Kazakhstan et la Russie, selon le média kazakh Ulysmedia.kz.
Une guerre dont les fondements restent « difficiles à comprendre »
Au cours de leurs échanges, Kassym-Jomart Tokaïev a estimé que la guerre entre la Russie et l’Ukraine se distinguait profondément de nombreux autres conflits régionaux.
Le président kazakh a notamment établi une comparaison avec le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, dont les racines historiques, territoriales et politiques étaient, selon lui, clairement identifiables.
« La nature de ce conflit n’est pas entièrement claire pour beaucoup de personnes, y compris pour nous. Le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, y compris lorsqu’il était gelé, avait des causes parfaitement identifiables, profondément enracinées dans l’histoire. Ici, il est très difficile d’en comprendre l’essence », a déclaré Tokaïev.
Par cette analyse, le dirigeant kazakh semble vouloir souligner le caractère particulièrement complexe de la guerre russo-ukrainienne, dans laquelle se mêlent considérations historiques, rivalités géopolitiques, enjeux sécuritaires et confrontation indirecte entre la Russie et les puissances occidentales.
La proposition d’un format « Istanbul 2.0 »
Kassym-Jomart Tokaïev a ensuite suggéré qu’un gel des hostilités pourrait permettre d’ouvrir une nouvelle phase diplomatique.
Le président kazakh a évoqué la possibilité de reprendre les discussions dans le cadre d’une formule qu’il a baptisée « Istanbul 2.0 », en référence aux négociations organisées en Turquie au début de la guerre.
Selon lui, les précédents pourparlers d’Istanbul avaient permis d’enregistrer des avancées significatives et pourraient servir de base à une nouvelle tentative de règlement politique.
La proposition ne signifie pas nécessairement la conclusion immédiate d’un accord de paix. Elle vise plutôt à suspendre les opérations militaires, stabiliser les lignes de front et créer les conditions minimales nécessaires à une reprise des négociations.
En réponse, Vladimir Poutine aurait indiqué qu’il informerait son homologue kazakh de l’état actuel du dossier ainsi que de la position russe sur cette éventuelle initiative diplomatique.
Le Kazakhstan cherche-t-il à jouer un rôle de médiateur ?
Cette déclaration confirme la volonté croissante du Kazakhstan de se positionner comme un acteur diplomatique équilibré entre la Russie, l’Ukraine, l’Union européenne, la Chine et les États-Unis.
Astana entretient des relations stratégiques étroites avec Moscou, notamment dans les domaines économique, énergétique et sécuritaire. Toutefois, les autorités kazakhes veillent également à préserver leur souveraineté politique et à maintenir des relations solides avec les puissances occidentales.
Depuis le début de la guerre, le Kazakhstan tente ainsi de préserver une ligne diplomatique prudente : ne pas rompre avec la Russie, tout en évitant de s’aligner totalement sur les positions du Kremlin.
La proposition d’un « Istanbul 2.0 » pourrait donc être interprétée comme une tentative de renforcer le rôle du Kazakhstan en tant que puissance de médiation au cœur de l’Eurasie.
Une rencontre bilatérale stratégique à Omsk
Kassym-Jomart Tokaïev s’est rendu à Omsk le 25 juillet afin de participer au 22ᵉ Forum de coopération interrégionale entre le Kazakhstan et la Russie.
En marge de cet événement, les présidents kazakh et russe ont tenu des discussions bilatérales consacrées au développement de la coopération économique et politique entre les deux pays, mais également aux principales crises internationales.
Les relations entre Astana et Moscou reposent sur une forte interdépendance économique. La Russie demeure l’un des principaux partenaires commerciaux du Kazakhstan, tandis que les deux pays partagent une frontière de plus de 7 500 kilomètres, l’une des plus longues frontières terrestres au monde.
Dans ce contexte, toute évolution de la guerre en Ukraine a des conséquences directes sur la sécurité, les échanges commerciaux et les équilibres diplomatiques de l’Asie centrale.
Les attaques contre le CPC également au centre des discussions
Les attaques visant les infrastructures du Caspian Pipeline Consortium, plus connu sous le sigle CPC, figuraient également parmi les sujets susceptibles d’être abordés lors de la rencontre.
À la veille des discussions, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait indiqué que les frappes contre les installations du consortium ne concernaient pas uniquement les intérêts russes.
Selon lui, ces attaques affectent également le Kazakhstan ainsi que plusieurs entreprises américaines présentes dans l’actionnariat du CPC.
Le Caspian Pipeline Consortium constitue en effet la principale voie d’exportation du pétrole kazakh vers les marchés internationaux. Le réseau transporte une part majeure de la production pétrolière du Kazakhstan depuis les champs situés près de la mer Caspienne jusqu’au terminal russe de Novorossiïsk, sur la mer Noire.
Toute perturbation de cette infrastructure représente donc un risque stratégique pour Astana, mais également pour les marchés énergétiques mondiaux.
Une proposition diplomatique aux enjeux multiples
L’initiative avancée par Kassym-Jomart Tokaïev intervient dans un contexte où les perspectives d’une résolution militaire du conflit paraissent de plus en plus incertaines.
Le concept de gel du conflit pourrait permettre de réduire temporairement les affrontements, mais il comporte également plusieurs risques. Une suspension des hostilités sans accord politique définitif pourrait transformer la guerre en conflit durablement gelé, comme cela a été observé dans plusieurs régions de l’espace postsoviétique.
Tout dépendrait donc des garanties de sécurité, du statut des territoires occupés, des modalités de contrôle du cessez-le-feu et de la volonté réelle des parties de parvenir à une solution politique.
Pour le Kazakhstan, l’enjeu dépasse néanmoins la seule guerre en Ukraine. Astana cherche à protéger ses intérêts économiques, à préserver ses relations avec la Russie et à éviter que l’instabilité géopolitique ne menace ses exportations énergétiques.
En proposant un retour au dialogue sous un format « Istanbul 2.0 », Kassym-Jomart Tokaïev tente ainsi de promouvoir une voie diplomatique pragmatique, tout en renforçant le positionnement du Kazakhstan comme acteur central de la stabilité régionale.
La question reste désormais de savoir si Moscou, Kyiv et leurs partenaires internationaux sont prêts à envisager sérieusement cette nouvelle formule de négociation.






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