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Au Musée national du Kazakhstan, un voyage au cœur de la mémoire de la Grande Steppe

Ana SayfaOrta Asya - Asie CentraleAu Musée national du Kazakhstan, un voyage au cœur de la mémoire de la Grande Steppe
Au Musée national du Kazakhstan, un voyage au cœur de la mémoire de la Grande Steppe

Au Musée national du Kazakhstan, un voyage au cœur de la mémoire de la Grande SteppeDes premières communautés préhistoriques aux « Hommes d’or », de la culture Botai aux khans kazakhs, le Musée national d’Astana raconte plusieurs millénaires d’histoire. Une visite qui montre comment le Kazakhstan indépendant mobilise l’archéologie pour reconstruire son récit national, tout en laissant subsister certaines zones de débat scientifique.Bruxelles Korner / Kadir Duran — Depuis Astana

23 Ağustos, 2026, Pazar 14:30
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Au Musée national du Kazakhstan, un voyage au cœur de la mémoire de la Grande Steppe

Des premières communautés préhistoriques aux « Hommes d’or », de la culture Botai aux khans kazakhs, le Musée national d’Astana raconte plusieurs millénaires d’histoire. Une visite qui montre comment le Kazakhstan indépendant mobilise l’archéologie pour reconstruire son récit national, tout en laissant subsister certaines zones de débat scientifique.

Bruxelles Korner / Kadir Duran — Depuis Astana

À Astana, la modernité surgit partout : dans les lignes futuristes de la capitale, dans ses monuments monumentaux et dans cette architecture conçue pour incarner les ambitions d’un État relativement jeune.

Mais pour comprendre le Kazakhstan contemporain, il faut aussi descendre dans les profondeurs de son passé.

Guidée par Ali, notre visite commence dans les salles consacrées à l’histoire ancienne et médiévale. Le bâtiment est immense : quelque 74 000 mètres carrés, sept blocs et vingt salles d’exposition. Impossible de tout découvrir en une seule fois. Le parcours se concentre donc sur les pièces jugées les plus emblématiques : les civilisations préhistoriques, la culture équestre, les peuples saka et sarmates, la Route de la soie, les sculptures turques et surtout les célèbres « Hommes d’or ».

Le musée ne présente pas simplement une succession d’objets anciens. Il construit un récit : celui d’une civilisation de la steppe qui ne serait ni périphérique ni immobile, mais traversée depuis des millénaires par les innovations, les échanges commerciaux, les croyances et les luttes de pouvoir.

Botai et la question des origines équestres

Le parcours commence avec les premières occupations humaines du territoire de l’actuel Kazakhstan. Pierres taillées, pointes, outils, fragments d’habitations et objets de la vie quotidienne témoignent d’une présence humaine ancienne, adaptée aux contraintes d’un territoire immense et à des conditions climatiques parfois extrêmes.

À mesure que l’on avance, les outils se spécialisent. L’apparition de l’arc et de la flèche transforme les pratiques de chasse. Les premières formes d’habitat permanent apparaissent. La pierre cède progressivement une partie de sa place au cuivre puis au bronze.

Une étape retient particulièrement l’attention : la culture Botai, découverte dans le nord du Kazakhstan et datée approximativement du IVᵉ millénaire avant notre ère.

Des milliers d’ossements de chevaux, des traces de substances apparentées au lait de jument et certains indices d’utilisation d’équipements équestres ont longtemps conduit les chercheurs à présenter Botai comme le plus ancien foyer connu de domestication du cheval.

Cette affirmation doit aujourd’hui être nuancée.

Les données génétiques indiquent que les chevaux associés à Botai n’étaient pas les ancêtres directs de la majorité des chevaux domestiques modernes. Ils semblent davantage liés à la lignée des chevaux de Przewalski. Les chevaux domestiques aujourd’hui répandus dans le monde proviendraient principalement d’une autre lignée développée plus tard dans la steppe pontique et caspienne.

Cela ne retire rien à l’importance de Botai. Les habitants de cette culture entretenaient manifestement une relation exceptionnellement avancée avec le cheval, qu’il s’agisse d’élevage, de consommation, de traite ou d’une première forme de contrôle humain. Botai demeure donc une référence centrale dans l’étude du long processus de domestication équine, même si le débat scientifique reste ouvert. L’UNESCO décrit d’ailleurs le complexe Botai comme un site majeur pour comprendre les économies pastorales anciennes et les relations entre les sociétés humaines et le cheval. UNESCO⁠, Scientific Reports⁠

Cette prudence est essentielle : un musée national transmet une mémoire, tandis que la recherche scientifique continue de questionner et de préciser cette mémoire.

Quand la steppe devient une civilisation

L’âge du bronze marque un changement profond. Les populations développent la métallurgie, l’élevage et des formes d’agriculture. Elles s’installent près des fleuves et des lacs, construisent des habitations plus élaborées et produisent des objets dont certains paraissent étonnamment familiers : aiguilles, couteaux, outils, récipients et ornements.

Les bijoux ne servent alors pas uniquement à embellir le corps. Dans les sociétés anciennes, ils possèdent souvent une fonction protectrice, spirituelle ou sociale. Les pierres colorées, les plaques métalliques et les représentations animales peuvent exprimer un rang, une appartenance ou une croyance.

Cerfs, bouquetins, félins, aigles, chevaux et créatures fantastiques couvrent les armes, les vêtements et les équipements équestres. Cet « art animalier », particulièrement développé chez les populations saka et sarmates, ne relève pas d’une simple décoration. Il traduit une vision du monde où l’être humain, la nature et le domaine spirituel demeurent étroitement liés.

Le Musée national rappelle que ses Salles d’or sont précisément consacrées aux sociétés de l’âge du bronze et du premier âge du fer, à leurs technologies métallurgiques, à leur culture équestre et à cet art animalier caractéristique. Musée national du Kazakhstan⁠

Saka, Scythes et Sarmates : les peuples derrière les noms

Le vocabulaire peut parfois prêter à confusion.

Dans une grande partie de l’historiographie occidentale, le terme « Scythes » désigne plusieurs populations nomades ou semi-nomades de la steppe eurasiatique. Les sources perses parlent davantage des Saka, un ensemble de groupes apparentés mais non nécessairement unifiés politiquement.

Les « Saka tigraxauda » mentionnés pendant la visite sont les « Saka aux coiffes pointues », une désignation connue par les inscriptions perses achéménides. Leur couvre-chef élevé est devenu l’un des signes visuels les plus reconnaissables des élites de la steppe.

Les Sarmates occupaient principalement les régions occidentales de l’actuel Kazakhstan et les espaces situés autour de la mer Caspienne. Ils ne doivent pas être confondus avec les Saka, même si leurs cultures partageaient certaines caractéristiques : mobilité équestre, organisation guerrière, art animalier et pratiques funéraires réservant une place importante aux armes, aux chevaux et aux objets précieux.

Ces populations n’étaient pas des « Kazakhs » au sens national moderne. Elles appartiennent néanmoins à l’histoire du territoire et à la profondeur culturelle dans laquelle le Kazakhstan contemporain inscrit aujourd’hui son identité.

Les « Hommes d’or », figures de la souveraineté ancienne

Le point culminant de la visite reste incontestablement la rencontre avec les « Hommes d’or ».

L’expression ne désigne pas un seul personnage, mais plusieurs individus de haut rang — hommes ou femmes — découverts dans des sépultures anciennes sur différentes parties du territoire kazakh. Les costumes présentés sont généralement des reconstitutions réalisées à partir de milliers de plaques, bijoux et accessoires en or retrouvés lors des fouilles.

Le plus célèbre demeure l’« Homme d’or » d’Issyk, découvert en 1969 à une cinquantaine de kilomètres d’Almaty par une équipe dirigée par l’archéologue Kemal Akishev.

Le défunt, probablement un jeune membre de l’élite saka ayant vécu entre le Vᵉ et le IVᵉ siècle avant notre ère, avait été enterré avec plusieurs milliers d’éléments en or. Son costume rouge reconstitué, sa haute coiffe conique et les animaux fantastiques ornant sa tenue en ont fait l’un des symboles les plus puissants du Kazakhstan indépendant.

Sur la coiffe apparaissent notamment des chevaux ailés et cornus. Des motifs comparables se retrouvent aujourd’hui sur les armoiries nationales. Le rapprochement est politiquement et symboliquement puissant : il établit une continuité visuelle entre les civilisations anciennes de la steppe et l’État kazakh contemporain.

Le personnage d’Issyk est communément appelé « Homme d’or », mais son sexe et son statut exact ont fait l’objet de discussions. L’interprétation dominante le présente comme un jeune guerrier ou un membre de l’aristocratie saka. Parler avec certitude de « roi » serait cependant aller au-delà de ce que permet d’affirmer l’archéologie.

Huit destins sous les ors de la steppe

Le musée présente plusieurs autres découvertes archéologiques regroupées dans le récit national des « Hommes d’or ».

Certaines proviennent de l’est du Kazakhstan, notamment des ensembles funéraires de Berel et de Shilikty. D’autres viennent du centre ou de l’ouest du pays, comme Taldy, Araltobe, Taksai et les sites de la région d’Aktioubé.

Les sépultures de Berel ont livré des chevaux sacrifiés et richement équipés. Les conditions climatiques et le gel du sol ont permis une conservation exceptionnelle de matières organiques normalement condamnées à disparaître : bois, cuir, textiles et même restes alimentaires.

Dans certaines tombes, les chevaux étaient disposés sur plusieurs niveaux, la tête orientée dans une direction symbolique. Leur présence renvoyait vraisemblablement au rang du défunt et aux croyances liées au passage vers l’au-delà. Le cheval ne constituait pas seulement un moyen de transport ou un instrument de guerre : il accompagnait symboliquement le mort dans son voyage vers le monde des esprits.

Le nombre de chevaux, la disposition des corps et la richesse des ornements permettent de formuler des hypothèses sur l’organisation politique et religieuse de ces sociétés. Mais ils ne livrent jamais une réponse totalement définitive. L’archéologie reconstruit des univers disparus à partir d’indices, et non à partir de certitudes absolues.

Femmes de pouvoir, prêtresses et guérisseuses

L’un des mérites de l’exposition est de ne pas réduire l’histoire ancienne de la steppe à une succession de guerriers masculins.

Plusieurs femmes ont été retrouvées dans des sépultures particulièrement riches. Certaines sont interprétées comme des prêtresses, des guérisseuses ou des membres de l’élite.

La « prêtresse de Taksai », découverte en 2012 dans l’ouest du Kazakhstan, aurait vécu aux alentours des VIᵉ–Vᵉ siècles avant notre ère. Sa tombe contenait des objets en or, mais également plusieurs centaines d’objets à caractère rituel ou domestique.

Une autre femme, présentée avec ses restes osseux, aurait vécu entre les IVᵉ et IIIᵉ siècles avant notre ère. L’état de ses dents rappelle un aspect très concret de la vie dans la steppe ancienne : l’alimentation était dépourvue du sucre raffiné qui se répandrait bien plus tard par les échanges commerciaux.

Ces découvertes obligent à dépasser les représentations simplistes des sociétés nomades. Les femmes pouvaient y exercer des fonctions spirituelles, sociales et peut-être politiques considérables.

Certaines sépultures contiennent aussi les restes de serviteurs sacrifiés. Ces pratiques témoignent de conceptions de l’au-delà dans lesquelles le statut du défunt devait se prolonger après la mort. Elles rappellent également la violence des hiérarchies sociales anciennes, derrière la splendeur de l’or exposé.

L’arbre de vie et l’oiseau Samruk

Au centre du récit muséal apparaît l’arbre mythologique de la steppe.

Ses racines représentent le monde souterrain, son tronc le monde des humains et sa cime le domaine céleste. À son sommet se tient Samruk, l’oiseau mythique associé à la vie, à la protection et au renouvellement.

Cette cosmologie est aujourd’hui familière aux visiteurs d’Astana. Elle se retrouve dans le monument Bayterek, dont la sphère dorée évoque l’œuf déposé par Samruk dans l’arbre de vie.

La scénographie du musée relie ainsi l’archéologie à l’architecture contemporaine de la capitale. Le passé n’est pas enfermé dans les vitrines : il est réinterprété dans les symboles de la République.

Les anciens Turcs et leurs pierres de mémoire

Le parcours se poursuit vers la période des khaganats turcs.

Des stèles et sculptures anthropomorphes, souvent appelées balbal, témoignent de la présence des peuples turciques dans l’immense espace eurasiatique. Certaines figures tiennent une coupe, symbole d’hospitalité ou de prospérité, et une arme rappelant leur statut guerrier.

Les inscriptions de l’époque des Göktürks constituent un héritage majeur du monde turcique. Les monuments de Kül Tegin et de Bilge Khagan, situés dans l’actuelle Mongolie, portent des textes en ancien turc ainsi que des inscriptions chinoises liées aux relations avec la dynastie Tang.

Ces inscriptions montrent que les sociétés turques du VIIIᵉ siècle possédaient déjà une organisation politique, une mémoire historique et une conception élaborée du pouvoir. Le terme Tengri, qui désigne le ciel divin, y occupe une place importante.

Il faut toutefois distinguer les continuités culturelles des raccourcis nationaux. Les anciens khaganats turcs ne sont pas le Kazakhstan contemporain, pas plus qu’ils ne correspondent à un seul pays actuel. Leur héritage est partagé par plusieurs peuples d’Eurasie, du Kazakhstan à la Turquie, de l’Azerbaïdjan au Kirghizstan, ainsi que par différentes communautés turciques de Russie, de Chine et de Mongolie.

La Route de la soie : bien plus qu’un commerce

La Route de la soie traverse ensuite le récit.

Elle ne fut jamais une route unique reliant directement la Chine à l’Europe, mais un ensemble mouvant de corridors commerciaux. Soieries, métaux, chevaux, épices, céramiques et pierres précieuses y circulaient de marché en marché.

Avec les marchandises voyageaient aussi les langues, les technologies, les religions et les idées.

Les villes du sud du Kazakhstan — notamment Otrar, Taraz, Sayram et Turkestan — devinrent des points de passage et de rencontre. Le territoire kazakh, souvent perçu depuis l’extérieur comme une simple étendue de steppes, fut donc aussi un espace urbain, marchand et intellectuel.

L’islamisation progressive de la région transforma ensuite son paysage spirituel.

Khoja Ahmed Yasawi, maître soufi du XIIᵉ siècle, demeure l’une des principales figures de cette histoire. Né traditionnellement à Sayram, il est associé à la ville de Yasi, devenue Turkestan. Son mausolée monumental fut construit sur ordre de Tamerlan entre 1389 et 1405. Il est aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et reste l’un des grands centres spirituels d’Asie centrale. UNESCO⁠

Du khanat kazakh à la domination russe

La dernière partie du parcours aborde la formation du khanat kazakh, fondé au XVᵉ siècle, puis son organisation en trois grands ensembles territoriaux et tribaux : la Grande Jüz, la Moyenne Jüz et la Petite Jüz.

Ces trois jüz ne doivent pas être simplement comprises comme des régions administratives modernes. Elles constituaient des regroupements complexes de tribus, de lignages et de territoires.

Les khans gouvernaient avec l’appui d’autres figures de pouvoir : les bi, juges et sages chargés de résoudre les conflits, les batyr, guerriers reconnus pour leur bravoure, et les jırau, poètes et chroniqueurs transmettant oralement la mémoire des batailles et des héros.

L’histoire bascule au XVIIIᵉ siècle. Affaiblie par les affrontements régionaux, une partie de la Petite Jüz recherche la protection de l’Empire russe en 1731. Ce rapprochement ouvre progressivement la voie à une perte de souveraineté et à l’expansion impériale sur l’ensemble du territoire kazakh.

Plusieurs révoltes éclatent, notamment celles de Syrym Datuly, d’Issataï Taïmanuly et de Makhambet Utemisuly.

La résistance de Kenesary Kassymuly, dans les années 1830 et 1840, reste la plus emblématique. Souvent présenté comme le dernier khan des Kazakhs, Kenesary tenta de restaurer l’unité politique et de freiner l’avancée russe. Sa mort en 1847 mit fin à cette dernière grande tentative de reconstitution du pouvoir khanal.

La transcription de la visite mentionne ensuite une « révolution russe de 1916 ». Il s’agit plus précisément de l’insurrection d’Asie centrale de 1916, provoquée notamment par la décision du tsar Nicolas II de mobiliser les populations non russes de l’empire pour des travaux auxiliaires durant la Première Guerre mondiale. Cette révolte précède les révolutions russes de février et d’octobre 1917.

L’or comme instrument de mémoire nationale

Au terme de la visite, une évidence s’impose : le Musée national ne raconte pas seulement ce qui s’est passé sur le territoire du Kazakhstan. Il explique comment le Kazakhstan souhaite aujourd’hui se situer dans le temps long.

L’« Homme d’or » est devenu bien davantage qu’une découverte archéologique. Il incarne l’ancienneté du peuplement, la sophistication des civilisations de la steppe et l’idée d’une souveraineté précédant de plusieurs siècles les dominations mongole, russe puis soviétique.

Cette construction identitaire est compréhensible. Toute nation sélectionne des symboles dans son passé afin de donner une cohérence à son présent.

Mais le travail journalistique impose de distinguer trois niveaux : les données archéologiques établies, les interprétations scientifiques encore débattues et le récit national élaboré autour de ces découvertes.

C’est précisément cette tension qui rend la visite fascinante.

Dans les salles du Musée national, l’or ne sert pas uniquement à évoquer la richesse des élites anciennes. Il éclaire la volonté d’un pays indépendant de reprendre possession de son histoire, de replacer la Grande Steppe au centre des échanges eurasiatiques et d’affirmer que, bien avant les frontières contemporaines, ce territoire fut déjà un carrefour de peuples, de croyances et de civilisations.

Au Musée national du Kazakhstanun voyage au cœur de la mémoire de la Grande Steppe
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