L'or sous pression : quand Ankara liquide ses réserves et redessine le marché mondial
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BRUXELLES KORNER
Analyse géopolitique & économique
MARCHÉS & GÉOPOLITIQUE
L'or sous pression : quand Ankara liquide ses réserves et redessine le marché mondial
En pleine guerre au Moyen-Orient, l'or actif refuge par excellence a enregistré sa pire chute mensuelle depuis 2008, reculant de près de 12 % en mars. Derrière cette anomalie apparente, une réalité structurelle : plusieurs banques centrales, à commencer par la Turquie, sont passées du statut d'acheteuses à celui de vendeuses massives. Un retournement qui dit autant sur les fragilités monétaires que sur les tensions géopolitiques mondiales.
Kadir Duran — Bruxelles Korner
Vingt milliards de dollars en or jetés sur le marché
La mécanique est connue, mais son ampleur cette fois-ci est inédite. En l'espace d'un seul mois, la Banque centrale de la République de Turquie a libéré environ 130 tonnes d'or sur les marchés internationaux. Selon les données relayées par le Financial Times, cette opération s'est articulée en deux volets distincts : d'un côté, 52 tonnes ont été purement et simplement vendues ; de l'autre, près de 80 tonnes ont transité via des mécanismes de swaps avec des banques commerciales et d'autres acteurs financiers. Au total, c'est l'équivalent de près de vingt milliards de dollars qui ont été injectés dans le circuit monétaire mondial.
La mécanique du swap mérite d'être explicitée. Dans ce type d'opération, la banque centrale turque remet temporairement de l'or à des contreparties financières. Celles-ci disposent alors de la faculté de revendre ce métal sur les marchés ce qui gonfle mécaniquement l'offre disponible tandis qu'Ankara perçoit en échange une somme immédiate en dollars. L'opération n'est pas définitive : la Turquie s'engage à racheter l'or au terme convenu, en remboursant le montant reçu. En substance, il s'agit d'un emprunt garanti par de l'or, une forme de repo sur métal précieux.
Pourquoi un tel empressement ? Parce que la Turquie fait face à une double contrainte en dollars. D'une part, elle importe la quasi-totalité de son énergie, et le coût de ces approvisionnements libellé en devises américaines a explosé avec la guerre au Moyen-Orient. D'autre part, la livre turque poursuit une dépréciation chronique qui oblige la banque centrale à acheter sa propre monnaie sur le marché des changes, là encore en dollars, pour soutenir son cours. L'or constitue donc pour Ankara un réservoir de liquidités en dollars que les circonstances la forcent à actionner.
Il convient de rappeler le contexte particulier des réserves turques : jusqu'à 70 % d'entre elles sont constituées d'or, un choix délibéré opéré au fil des années par le président Erdogan pour réduire la dépendance au dollar. Paradoxalement, c'est précisément ce choix qui rend aujourd'hui le pays vulnérable : faute de dollars en quantité suffisante, il est contraint de mobiliser cet or pour en obtenir. Le remède structurel se retourne en handicap conjoncturel.
Un marché tiré dans les deux sens : vendeurs forcés et acheteurs opportunistes
La Turquie n'est pas seule dans ce mouvement. La Russie, frappée par les sanctions occidentales et pressée par ses besoins de financement, a vendu environ quinze tonnes d'or en janvier et février. En Pologne, le gouverneur de la banque centrale a publiquement proposé de céder une partie des réserves afin de financer l'effort de défense une idée à laquelle le gouvernement de Donald Tusk n'a pas pour l'heure donné suite, mais dont la seule évocation illustre l'état d'esprit général. Plus largement, tous les pays très dépendants des importations énergétiques sont exposés à une tentation similaire si la facture continue de s'alourdir.
Ce tableau contraste avec la dynamique des années précédentes. En 2024 encore, les banques centrales mondiales avaient accumulé quelque 860 tonnes d'or un chiffre déjà en recul de 20 % par rapport à 2023, mais qui témoignait d'un appétit global pour la diversification hors dollars. Le renversement actuel est donc d'une certaine façon la mise à l'épreuve de ce pari stratégique : l'or accumulé pour s'affranchir du dollar doit à présent être mobilisé pour en obtenir.
En face des vendeurs, des acheteurs aguerris flairent l'opportunité. La Chine a acquis environ cinq tonnes d'or en mars son achat mensuel le plus important depuis plus d'un an. Pékin, qui maintient une stratégie de diversification de ses réserves sur le long terme, profite de la baisse des prix pour renforcer ses positions à bon compte. Cette asymétrie entre vendeurs sous contrainte et acheteurs stratégiques résume à elle seule la configuration actuelle du marché.
Une anomalie de marché qui révèle une fragilité systémique
L'or qui baisse en période de guerre : l'anomalie est suffisamment rare pour mériter une analyse au-delà du seul cas turc. La valeur refuge, par définition, se comporte comme un actif que l'on achète lorsque les autres s'effondrent et que l'incertitude domine. Ce mécanisme présuppose que les détenteurs d'or en soient des acheteurs nets ou, à tout le moins, qu'ils ne soient pas contraints de vendre. Or, précisément, cette condition n'est plus remplie pour un nombre croissant de banques centrales.
Ce que l'épisode turc met en lumière, c'est le degré auquel certains États ont substitué l'or au dollar sans pour autant résoudre leur dépendance aux marchés énergétiques libellés en dollars. La stratégie de dé-dollarisation partielle accumuler de l'or pour s'extraire de la sphère du dollar se heurte à une réalité tenace : les factures d'énergie, elles, restent payables en dollars. Et quand les prix de l'énergie flambent, c'est l'or qui paye. La transition est incomplète.
La solution erdoganienne, de l'aveu de ses propres architectes, reste temporaire et non structurelle. Elle consomme des réserves sans résoudre le problème sous-jacent : tant que la Turquie demeurera un importateur net d'énergie sans monnaie de réserve internationale, elle restera vulnérable aux chocs exogènes de ce type. La question est de savoir combien de temps les stocks d'or permettront d'absorber les à-coups avant que la contrainte ne se fasse à nouveau sentir.
Conclusion : la géopolitique de l'or se complexifie
À court terme, c'est la loi de l'offre qui s'impose : des tonnes d'or supplémentaires sur le marché font baisser le prix, quelle que soit l'intensité des tensions géopolitiques. Mais à moyen terme, la dynamique pourrait s'inverser. Si les ventes de banques centrales s'essoufflent faute de réserves suffisantes tandis que la Chine et d'autres acteurs continuent leurs achats, la pression à la hausse pourrait revenir avec une vigueur accrue.
Ce que cet épisode nous enseigne surtout, c'est que l'or n'est plus seulement une valeur refuge passive. Il est devenu un outil actif de politique monétaire et de gestion des crises ce qui, par définition, le rend moins prévisible. Les banques centrales, longtemps absentes en tant que vendeuses, sont de retour sur ce versant du marché. Et tant qu'elles y seront, le prix de l'or racontera moins la peur des investisseurs que les contraintes des États.
Source: https://www.lalibre.be/economie/conjoncture/2026/04/08/comment-la-turquie-fait-chuter-la-valeur-de-lor-en-pleine-guerre-au-moyen-orient-GYSWXLXCQZFLHEVXFX3GJTS5WA/?utm_content=lalibre&utm_medium=organic_social&utm_campaign=echobox&utm_source=Facebook
Kadir Duran — Bruxelles Korner | Avril 2026
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