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Ankara–Astana : vers une intégration stratégique des compétences professionnelles

Ankara–Astana : vers une intégration stratégique des compétences professionnelles

KORNER  |  Analyse stratégique

Ankara–Astana : vers une intégration stratégique des compétences professionnelles

Par Kadir Duran  |  Bruxelles Korner

 

Depuis Astana, le signal est clair. La coopération entre la Turquie et le Kazakhstan entre dans une phase structurelle, celle où les déclarations d'intention cèdent la place à des mécanismes concrets. La visite de travail effectuée par Aşkın Tören, président de la Türkiye Cumhuriyeti Mesleki Yeterlilik Kurumu , l'Autorité turque des qualifications professionnelles , dans la capitale kazakhe illustre cette bascule : on ne négocie plus en principe, on construit en pratique.

Une coopération désormais opérationnelle

Au cœur de cette visite se trouve une rencontre avec Juma Bayev, responsable du développement de la main-d'œuvre au Kazakhstan. L'ordre du jour n'avait rien de protocolaire : harmonisation des standards professionnels, structuration de systèmes communs de certification, accroissement de la mobilité des travailleurs qualifiés. Trois objectifs qui, pris ensemble, dessinent les contours d'un projet bien plus ambitieux qu'un simple accord bilatéral.

Les chiffres avancés par la délégation turque donnent la mesure de l'architecture déjà en place. La Türkiye Cumhuriyeti Mesleki Yeterlilik Kurumu administre près de mille standards professionnels et quelque sept cents qualifications nationales, s'appuie sur deux cent soixante organismes de certification accrédités et a délivré, à ce jour, plus de 3,3 millions de certificats. Ce bilan n'est pas présenté comme une vitrine, mais comme le socle d'un modèle exportable  ou du moins transposable à l'espace turcique.

 

Lecture géopolitique : la bataille du capital humain

Cette initiative dépasse très largement le cadre technique dans lequel elle est formellement inscrite. Elle s'inscrit dans une dynamique portée par l'Organisation des États turciques, dont l'ambition est de structurer un espace intégré autour de trois piliers complémentaires : la standardisation des compétences, la libre circulation du travail qualifié et la convergence des systèmes éducatifs et professionnels.

Le discours d'Aşkın Tören est explicite sur ce point. La coopération est pensée non comme un simple échange de savoir-faire administratif, mais comme le prolongement d'une responsabilité historique et civilisationnelle commune. Ce registre n'est pas accessoire : il ancre la démarche dans une vision à long terme, celle d'un bloc turcophone capable de peser dans les rapports de force économiques mondiaux à travers la valorisation de ses ressources humaines.

 

En toile de fond : le défi de l'intelligence artificielle et de la digitalisation

L'un des enjeux centraux évoqués lors de cette visite concerne la transformation profonde du marché du travail sous l'effet de l'intelligence artificielle et de la digitalisation des économies. Face à ces mutations, la stratégie esquissée par Ankara et Astana repose sur une logique d'anticipation : certifier les compétences pour sécuriser l'employabilité, former les travailleurs aux métiers émergents, et éviter que la main-d'œuvre ne se retrouve marginalisée face à des technologies qui redessinent, parfois brutalement, la valeur du travail humain.

Contrairement à certaines approches européennes encore hésitantes entre réglementation et adaptation, Ankara et Astana optent pour une posture proactive. La structuration du capital humain est traitée comme une priorité stratégique, non comme une variable d'ajustement.

 

Vers une architecture commune du marché du travail

Les discussions s'appuient sur des instruments concrets : protocoles d'accord interministériels, plans d'action conjoints, alignement progressif des objectifs stratégiques. À moyen terme, plusieurs évolutions sont attendues , création de systèmes de certification compatibles, accélération de la mobilité professionnelle entre les deux pays, émergence d'un marché du travail turcique de plus en plus intégré qui pourraient, ensemble, modifier durablement l'équilibre des compétences dans la région.

L'enjeu n'est pas seulement économique. Il est aussi politique : celui de démontrer qu'un espace de coopération fondé sur une identité culturelle et linguistique partagée peut produire des institutions fonctionnelles, et pas seulement des rhétoriques d'appartenance.

 

Analyse — Bruxelles Korner

Ce qui se construit entre Ankara et Astana n'est pas un simple partenariat sectoriel. C'est une tentative de reconfiguration du levier humain dans la compétition globale. À l'heure où l'Europe peine à harmoniser ses propres standards, où les blocs économiques se redéfinissent et où la technologie redistribue la valeur du travail, le monde turcique avance sur un terrain stratégiquement décisif : la maîtrise du capital humain qualifié.

Ce processus marque le passage d'une coopération diplomatique à une intégration fonctionnelle. Son objectif implicite est clair : peser dans la hiérarchie économique mondiale non pas par la seule force militaire ou énergétique, mais par un modèle structuré et reconnu de compétences professionnelles. C'est une autre façon de faire de la géopolitique plus discrète, mais peut-être plus durable.

 

SOURCE / TRT KAZAKISTAN

 

Kadir Duran  |  Bruxelles Korner

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